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Texaco

11 octobre 2013 par Jacques Deruelle

La littérature a vocation à sortir le lecteur de son champ clos relationnel en lui ouvrant les portes d’autres expériences de la réalité vécue ou pensée que la sienne. Elle élargit sa vision du monde en révélant la valeur des identités issues de cultures minorées voire saccagées par l’Histoire. Rompant avec le concept stigmatisant d’étranger, elle fait découvrir l’altérité, conscience d’une commune appartenance au genre humain, et clé d’accès à la reconnaissance d’une citoyenneté universelle.

Texaco de Patrick Chamoiseau emprunte la forme du roman pour bâtir l’histoire mouvementée de l’identité antillaise à travers la saga de la fondatrice du quartier éponyme de Fort de France en Martinique, Marie-Sophie Laborieux, dont le grand-père, esclave irréductible et fort de savoirs magiques ancestraux, enfermé au cachot «dont on ne sort jamais», accusé d’empoisonner les récoltes des planteurs, les békés, périra sauvagement traité, comme pour effacer à jamais de la mémoire nègre, les racines de la libre et lointaine terre natale.

Son fils Esternome, qui comme nombre d’affranchis, doit sa propre liberté à la vie sauvée d’un blanc, son propriétaire blessé par un esclave en fuite, devient charpentier par attrait des techniques d’assemblage, pour le compte d’un patron blanc seul autorisé à commercer. Avec Ninon sa compagne, Il implante son abri dans les hauteurs périphériques de Saint-Pierre, les Mornes où la charrue du planteur ne peut travailler. Les nègres et les mulâtres (les milates) n’occupent dans l’espace colonial français que des terres résiduelles et reléguées.

texaco victor
Sous-Secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies, Victor Schoelcher abolit l’esclavage dans les colonies françaises en 1848. Mais la liberté octroyée par la patrie des grandes Déclarations tarde à se faire sentir au sein des Îles Caraïbes et seules d’amples émeutes contre l’injustice accéléreront le mouvement d’émancipation à la fin du dix-neuvième siècle. La propriété foncière n’est cependant pas remise à plat à l’avantage des Blancs de France et des békés. Face au maintien des structures de domination de la société coloniale, les gens de couleur revendiquent un partage des récoltes puis un salaire négocié pour finalement ne travailler aux champs «qu’au gré de leur humeur», une manière de se sentir libéré du labeur de l’esclavage.

Les planteurs tentent de conserver la prospérité du temps des chaînes en important une main d’œuvre portugaise, chinoise ou indienne (koulis). La misère accrois chez les indigènes victimes des tornades et de l’éruption de la soufrière qui rase la ville de St Pierre. Esternome participe à la reconstruction des cases dévastées, au pavage des routes puis s’enfonce dans une profonde dépression au départ de Ninon. Sa rencontre avec Idoménée, une douce aveugle dont il partage la case avant la conjugalité réanime sa vitalité d’artisan et la prospérité de son jardinet assure l’ordinaire. De cet amour volé à l’instabilité sociale et à la pénurie naîtra la narratrice de cette sombre et amère épopée familiale.

A la mort de ses parents, la jeune femme subira un parcours de misère, exploitée par des patrons blancs, prédateurs jusqu’au viol, devenue infertile par l’ usage des herbes qui délivrent, puis matriarche à force d’expériences nuptiales malheureuses. Dans les colonies françaises, il est vrai, la métropole n’a guère diffusé son modèle de stabilité familiale, la séparation forcée des couples d’esclaves est au contraire, massivement pratiquée!

texaco le quartier

Marie Sophie désormais avancera seule d’un pas décidé en s’occupant d’autres femmes dont le sort est lié au sien. Et s’arrimer au pays c’est pénétrer dans «l’En-ville» (Fort de France) pour gagner de haute lutte le droit d’installer une configuration de cases de fibrociment qualifiée de bidonville par le développement urbain, sur une friche industrielle du domaine public national concédé à un pétrolier, Texaco. Pendant plusieurs décennies, à de multiples reprises, toutes les cases seront rasées sur injonction préfectorale par les «céhêresses», mais toujours la fondatrice du quartier rebâtit, suivie par ses semblables qui refusent les terrains municipaux de substitution. Cette détermination homérique finira par triompher de l’aveuglement administratif national. Le pétrolier plie ses derniers bagages et la Mairie d’ Aimé Césaire le poète de la négritude et Maire depuis 1945, rachète le terrain et viabilise le quartier. Dépositaire de l’âme de Texaco, la vieille dame gagnera un ultime combat pour la préservation d’un quartier érigé dans la violence d’une épreuve de force et sa rénovation comme un témoin de l’histoire humaine, plutôt que sa démolition selon la logique uniformisante de la ville «moderne», aux portes des années soixante.

texaco l'auteur

A travers les pérégrinations d’une famille antillaise, Patrick Chamoiseau popularise le combat du peuple créole pour sa dignité contre le privilège de l’État de réserver les terres attractives aux seuls intérêts marchands. Le monde des cases n’est pas le bienvenu dans l’En-ville segmentée par le pouvoir blanc. Après avoir vaincu l’illettrisme en puisant dans la bibliothèque des maîtres, Marie-Sophie Laborieux possède l’arme du verbe pour entraîner à sa suite, les affamés et les sans logis et conquérir par la ruse et le cramponnement, le droit de s’implanter dans l’interstice d’une zone urbaine maritime. Dans l’adversité, seul le combat secoue le peuple et le fait avancer. Celui de Texaco n’est pas un simple retour en arrière, il révèle les soubassements de l’identité antillaise emplie de désordres et de chaos, réveille les vielles racines et l’histoire pour consolider le présent et construire un avenir plus harmonieux, respectueux de l’héritage. Pétri de culture métropolitaine, l’auteur puise néanmoins aux sources d’un autre référentiel symbolique et mythique propre à la culture africaine. La réalité côtoie le sortilège, l’explication surnaturelle permet d’échapper aux vicissitudes de la vie. De sa plume débordante de vitalité, Patrick Chamoiseau confère au langage imagé et expressif créole, ses lettres de noblesse. Le récit est toujours coloré du cheminement tourmenté de ses personnages, à l’image de la vie même. La visite présidentielle annoncée dans l’île, l’héroïne invitera par exemple papa-De Gaulle à sa table, pour la défense de son projet et prépare un plantureux repas de roi. Peine perdue, elle n’apercevra du protocole qu’une lointaine silhouette s’exclamant, bras au ciel, « mon Dieu, que vous êtes foncés ». La cocasserie dépassée, français étant le mot prononcé, cet épisode reflète la croyance chimérique que le pouvoir, venant d’en bas peut redescendre de l’Olympe pour entendre la voix des administrés! Opiniâtre encore, l’éternelle révoltée obtiendra pourtant le raccordement du quartier au réseau d’eau potable après avoir forcé l’entrée de la grand-case  d’Aimé Césaire. L’élu qui, tel le poète martiniquais, s’est mis au seul service de son peuple, peut donc bel et bien quitter son piédestal.

texaco aimé césaire

 

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