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Les champs de bataille de Jean Moulin

14 septembre 2012 par Jacques Deruelle

Quand la justice s’est éteinte, victime de son corpus temporel et quand l’histoire n’a pu, faute de sources ou de confessions, dissiper la part d’ombre inhérente à la complexité parfois insondable de ses arcanes, la littérature reste seule pour conduire l’ultime recherche et tenter de résoudre l’énigme des grands mythes nationaux, à la manière du romancier comblant les lacunes, les inconnus et les silences du réel pour révéler les enjeux qui gouvernent notre humaine condition et dessiner la figure universelle du héros, du lâche ou … du citoyen prudent et désarmé.

«Les champs de bataille» de Dan Franck traversent la résistance toute entière pendant la seconde guerre mondiale. L’auteur évoque, à travers les interrogations qui entourent l’arrestation de Jean Moulin, les dissensions et les clivages entre les réseaux d’appartenances idéologiques diverses et antagonistes, fondés par d’anciens croix de feu, nationalistes, socialistes, communistes ou pro staliniens. rendant précaires les alliances et les tentatives d’unification en 1943, quand la perspective d’une défaite allemande prépare la reconstitution d’un nouveau champ politique et avec lui, la tentation des résistants aspirant au pouvoir, d’éliminer un rival trop puissant par tous les moyens qu’autorise le chaos, y compris la délation.

Jean Moulin a t-il été victime de la droite la plus radicale voulant empêcher le maintien dans le jeu de cartes politiques, du parti communiste? Dan Franck adhère pleinement à cette thèse et rappelle qu’aux heures cruciales de l’histoire de France qui suivirent la seconde guerre mondiale, la décolonisation en Indochine, en Algérie, les militants de droite ou de gauche furent toujours de farouches adversaires , selon un face à face perpétuellement renouvelé depuis l’abolition de la monarchie, entre partisans et adversaires de la Commune, du Capitaine Dreyfus, entre partisans d’un pouvoir élitiste et tenants contraires d’un pouvoir conféré au peuple.

Hanté par la fin bouleversante de courage du Préfet d’Eure et Loire, révoqué en 1940 par le gouvernement du Maréchal Pétain pour insubordination et devenu Max, chargé d’unifier les mouvements de résistance par le Général de Gaulle, une autorité dissidente mais légitimée par des propos constamment visionnaires et une posture concordante, un juge à la retraite dans un lieu à double sens, la cuisine de son immeuble convoque pour un troisième interrogatoire (imaginaire), le responsable présumé de la rafle de Caluire, René Hardy allias «Didot», chef du réseau sabotage fer à Combat, reconnu et arrêté le 8 juin 1943 dans le train vers Paris, à Chalons sur Saône, par deux anciens du même réseau passés à l’ennemi, interrogé à Lyon par Klaus Barbie chef de la gestapo, puis étrangement libéré, présent sans y avoir été invité et contre toutes les règles de prudence en vigueur alors dans toute l’armée des ombres vis à vis d’un résistant questionné par les SS, au domicile du docteur Dugoujon, le 21 juin1943 à la réunion de l’état major de l’armée secrète convoquée par Moulin pour pallier l’arrestation à Paris du général Delestraint qui la dirigeait.

Barbie à Caluire suivait les pas de Didot et décapitait pour un temps la résistance. Didot-Hardy- fut-il un authentique traitre ou un pion jeté dans la souricière par son chef, Pierre Bénouville à seule fin d’écarter du pouvoir un dirigeant charismatique jugé trop proche du parti communiste? Relaxé à deux reprises faute de preuve ou de majorité qualifiée par la cour de justice puis le tribunal militaire de Paris en 1947 et en 1950, car les rapports retrouvés dans les archives allemandes établissant sa culpabilité provenaient d’une autorité ennemie, Hardy devenu ensuite un écrivain reconnu et interrogé à la fin de sa vie par Maurice Vergès, désigna le banquier de Combat, Pierre Bénouville comme responsable de la rafle de Caluire, avant de se rétracter par écrit dans une lettre adressée à la famille de ce Général.

Henri Aubry membre d’un mouvement classé à droite, lié même à l’origine, aux services secrets de Vichy, Combat, arrêté à Caluire, interrogé par Barbie, battu, dénonciateur de Moulin, emprisonné puis libéré en 1943 joua t-il un rôle trouble dans cette tragédie en dissimulant des informations capitales qui auraient pu changer le cours des choses!

Peut-on se fier réellement aux rapports allemands qui discréditaient la résistance dans son ensemble en marquant du sceau de la trahison tel ou tel de ses maillons? En partie sûrement quand des sources différentes relatent des faits semblables en cohérence avec la réalité du moment.

Les services secrets américains hostiles à De Gaulle, qui noyautèrent en les finançant des réseaux français idéologiquement proches de la grande puissance, pour contourner et réduire l’influence de la France Libre, (Bénouville se rendit 54 fois en Suisse) auraient pu aussi par calcul politique contribuer à la perte du chef des mouvements unis de résistance, regroupement des gaullistes et des communistes particulièrement mal vu outre-atlantique, dans la perspective de la prise du pouvoir à la libération. L’ hypothèse d’une ingérence américaine pour faire de Paris, après la défaite du troisième Reich, la capitale d’un pays vassal n’est sans doute pas dénuée de tout fondement si l’on considère l’évolution des pratiques impérialistes dans l’Europe qui suivit la deuxième guerre mondiale…

Dès 1950, la Quatrième République puis la Cinquième engagèrent le pays sur la voie du progrès matériel gage du développement des affaires, pratiquant l’oubli pour panser les plaies et les fractures du corps social tout entier, provoquées par l’occupation et la collaboration avec l’occupant nazi. Si justice ne fut pas rendue, quelques martyrs emblématiques vinrent entretenir une mémoire tendancielle à l’origine du mythe d’une France résistante. Ici et là, une plaque commémorative, une campagne de timbres consacrés aux résistants, un colloque, un livre et même une entrée au Panthéon, ravivent la mémoire des héros.

A Rosendaël, René Bonpain fut un héros de l’ombre, prêtre franciscain à la paroisse Notre Dame, membre du réseau britannique «Alliance» spécialisé dans le renseignement et le transport des clandestins, arrêté en 1942 et refusant de fuir quand son réseau est découvert par la police allemande, par crainte d’une prise d’otage et qui mourut fusillé au fort de Bondues le 30 Mars 1943 «en offrant sa vie à l’église, à la France et tout spécialement à la paroisse».

Pierre Brossolette, socialiste et journaliste, porte voix à Londres des combattants de l’ombre, critique intransigeant de la Troisième République ce qui le distingue de Moulin, plus radical socialiste, arrêté en Bretagne par les allemands, torturés pendant deux jours et demi et qui pour échapper à ses bourreaux,se jeta de la fenêtre du quatrième étage de la gestapo à Paris, pour mourir de ses blessures sans avoir parlé.

Jean Cavaillès, professeur d’université, philosophe des mathématiques, cofondateur du mouvement Libération, tourné vers l’action, le sabotage, le renseignement («il faut gagner sa liberté avant de l’aménager») dénoncé par un agent de liaison retourné par l’Abwer, arrête torturé et fusillé le 17 Février 1944 à Arras,

Le général Delestraint chef gaulliste de l’armée secrète en zone sud regroupant les mouvements Combat, Libération et Franc-tireurs, arrêté à Paris en 1943 au métro de la muette lieu d’un rendez-vous avec René Hardy, interrogé pendant 50 heures par la gestapo, («mon honneur militaire m’ interdit de vous répondre»), déporté puis exécuté d’une balle dans la nuque au camp de Dachau sur ordre de Kaltenbrunner le 19 Avril 1945.

Et Jean Moulin rallié à De Gaulle, artisan charismatique de la réunion de tous les résistants pour gagner, prêt au sacrifice de sa vie pour sauver son honneur et qui, craignant de céder sous la torture se trancha la gorge, après avoir refusé comme Préfet en titre d’accuser les tirailleurs sénégalais d’un massacre de civils commis par l’armée allemande, puis victime du bourreau de Lyon qui, n’obtenant aucun renseignement de ce prestigieux prisonnier s’acharna par dépit rageur dans la brutalité et le sadisme jusqu’au 28 juin 1943, où le prisonnier fut emmené déjà moribond à Neuilly-sur-Seine, à la villa Boemelburg chef du commando SS de Paris. Lassagne également arrêté à Caluire témoigna de l’état de Jean Moulin «il avait le visage en bouillie, recouvert de pansements» comme le général Delestraint chargé par les nazis de l’identifier (ce qui en dit long sur le silence gardé de Moulin): «comment voulez-vous que je reconnaisse cet homme dans l’état où il se trouve». Transféré à Berlin Jean Moulin meurt dans le wagon du train, à la gare de Metz le 8 Juillet 1943.

Que nous inspirent ces résistants en 2012, sinon une leçon de pur courage! Aucun évidemment, n’avait choisit de devenir un héros, ce label conféré par les pouvoirs publics, à postériori comme prix du linceul. Ils choisirent simplement d’agir contre l’occupant et le régime de Vichy quant d’autres se résignèrent ou pire collaborèrent activement à la révolution nationale et au succès du grand Reich. La première démarche de ces résistants devenus chefs de file, fut de refuser le nouvel ordre établi. La résistance est d’abord une posture individuelle et isolée. C’est l’affirmation d’un libre choix, d’une volonté de s’opposer à plus fort que soi, c’est l’affirmation du faible au fort à contre courant du besoin de se conformer et d’obéir, c’est risquer aussi son intégrité physique, sa vie, à contre courant de l’instinct de protection, c’est oser se confronter au danger, à contre courant de l’instinct de fuite. Et dépasser ce qu’il y a de plus humain en soi, l’instinct de conservation, est évidemment une attitude de grandeur entièrement mise au service d’une  cause alors minoritaire mais juste, la reconquête d’une patrie libre et la défense des minorités opprimées par le fanatisme d’un régime pro-nazi.

Être courageux, c’est, quand beaucoup renoncent, faire face et franchir la peur de se sentir isolé face à l’adversité!

La résistance, commune à Moulin, Delestraint, Cavaillès, Brossolette, Bonpain et de tant d’autres oubliés de l’Histoire est l’essence même du courage avec, dans sa forme la plus absolue, la résistance à la torture c’est à dire la confrontation avec la peur la plus grande, celle de parler, plus grande encore que la peur de mourir, d’où la capsule de cyanure. Jean Moulin force le respect pour la réponse donnée à l’angoissante question du résistant: «parlerai-je sous la torture», réponse impossible à faire dans le domaine virtuel. Réponse qui n’appartient ni au domaine de la raison ni à celui de l’intelligence, mais à celui du caractère, au centre de l’intimité. Jean Moulin agonisant n’avait pas trahi l’homme de caractère qu’il était vraiment. Exceptionnelle leçon de courage qui vaut aussi dans la vie courante où les occasions ne manquent pas de se confronter à soi-même! Face à la maladie, faut-il s’abandonner à la souffrance sans espoir ou lutter pour sa dignité, c’est une question de même nature qui met en évidence le rapport d’un individu avec ses valeurs. Une question qui doit conduire chacun à labourer le champ au lieu de se lamenter sur la difficulté du sillon.

Au collège déjà, Moulin ne manquait pas de références symboliques lui qui décrivit, comme héros préféré, Vercingétorix en ces termes: «héros de l’indépendance gauloise qui combattit et se sacrifia pour la liberté de sa patrie». Moulin appartient bel et bien à la lignée des héros mythiques qui ont franchi les limites des peurs humaines fondamentales.

Le martyr de Jean Moulin comme celui des résistants perdus, tombés sous les coups, les balles ou disparus dans les camps de concentration en tant que nuit et brouillard, doit nous inspirer une réflexion intemporelle sur l’avoir et le devoir, sur l’être et le paraître. Quelles valeurs portent nos actes au quotidien et la question de la souffrance et de la mort renvoie à celle de la vie. Être vivant c’est se sentir responsable et redevable envers l’héritage reçu, écrivait St Exupéry. Toute vie peut atteindre à l’exemplarité, il suffit d’une main tendue pour croire à la possibilité un jour, de la solidarité, d’un maillon courageux pour croire à la possibilité un jour, d’une chaîne humaine courageuse…

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Un commentaire »

  1. […] Jean Pierre Azéma à Daniel Cordier, de Pierre Péan à Dan Franck (http://carnetdelecture.net/les-champs-de-bataille-de-jean-moulin/), tous les historiens, chercheurs ou romanciers soulignent la responsabilité de cadres de Combat […]

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