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La femme de nos vies

17 mai 2013 par Jacques Deruelle

 la femme couverture

Le pouvoir féminin est toujours à l’origine de la construction identitaire, et pour l’évolution d’une destinée, la figure tutélaire qui stimule en nous l’intelligence et la confiance en soi est une puissante ressource ou un profond handicap s’il s’agit d’une force démoniaque, suscitant le bouclier du rejet, de la haine et la posture défensive d’adversité au monde.

Au cours de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne nazie fut le théâtre des pires atrocité et le berceau de monstres ordinaires dans un contexte social déshumanisé. L’idéologie nazie, en détruisant tant d’innocentes victimes a aussi marqué du fer rouge de l’infamie, enfants et petits enfants des bourreaux. Dans un régime marqué par la soumission généralisée, il y eut bien peu d’acteurs héroïques et rebelles capables en se jouant des programmes de purification de la race germanique, de sauver les catégories menacées d’extinction.

Ces questions existentielles dans cette tragédie irriguent le dernier roman «la femme de nos vies» de Didier Van Cauwelaert qui nous révèle avec un art consommé de l’alternance du grave et du léger, l’étendue des faux semblants à l’origine parfois de la construction identitaire. Le narrateur, héros du roman, David Rosfeld, au début de la guerre garçon de ferme et autiste léger est abandonné à l’âge de 15 ans par ses parents moyennant prime, à Hadamar, un établissement pour handicapés physiques et mentaux condamnés à l’euthanasie par le régime nazi.

En 1941, Ilsa Schaffner, une éminente physicienne dirige une école d’enfants surdoués Juifs, censés travailler à la fabrication de la bombe atomique, à titre expérimental tant le nucléaire est dénoncé comme une science juive.

Ces petits cerveaux d’exception échappent ainsi à la mort toutefois, Ilsa a intégré dans son groupe le jeune garçon vacher en question, un adolescent sensible mais inculte en usurpant l’identité d’ un petit génie de la physique nucléaire mort gazé. Amoureux de celle qui lui sauve la vie et possédant «l’intelligence du cœur», David pour la séduire, s’impose dans ce milieu stimulant de surdoués et se métamorphose en véritable physicien brillant et inventif. Après la guerre il deviendra même l’assistant des plus grands, Einstein, Bohr, Higgs…

David retrouve Ilsa 70 ans plus tard, dans l’ancien centre d’extermination des handicapés de l’ Aktion T4, transformé en hôpital. Au chevet de la vieille dame, sa petite fille Marianne, avocate trentenaire emplie de haine tant la révélation du passé nazi de sa grand mère a empoisonné la naissance et ravagé la carrière. Avec la patience du psychanalyste revisitant une histoire familiale, David l’ octogénaire, au moyen du récit circonstancié de son aventure va rétablir l’image de la physicienne salie par les accusés du procès de Nuremberg, qui sauva une élite à la barbe des nazis et son pays menacé d’atomisation. A son tour, Marianne connaîtra une métamorphose en empruntant le chemin de la résilience.

la femme auteur

Didier Van Cauwelaert ( un aller simple, hors de moi, les témoins de la mariée, la demi-pensionnaire, le journal intime d’un arbre…) a le don d’évoquer d’un ton primesautier, des pans méconnus de l’Histoire, ici le programme nazi d’élimination des handicapés en chambre à gaz, entrelaçant son récit d’itinéraires individuels mus par les ressorts de la survie, qui se forgent une destinée. Il évoque la récupération depuis les camps de prisonniers des scientifiques allemands nazis, spécialistes de l’armement par les États Unis et l’Union Soviétique déjà rivaux, et l’héroïne qui refuse cette collaboration livre au lecteur un témoignage poignant et accablant de sa détention en Russie.  Toujours aussi prolifique quand il aborde les enjeux de la connaissance scientifique, la physique nucléaire cette fois et l’aventure de la recherche du boson, une particule élémentaire à l’origine de la matière, l’auteur parsème le récit de ses touches humoristiques: «elle était sujette au courant d’air, c’est une tempête qui allait s’abattre sur elle…, j’ai remplacé les veaux par les génies…, j’allai incinérer le femme qui m’a sauvé du four». La fertilité du romancier ne vise qu’un seul cap, la culture du bonheur « qui ne doit pas être un défaut de blindage». «Vos priorités, les problèmes, votre ami les crée pour exister à vos yeux…, la peur de blesser ceux qu’on aime en ouvrant notre cœur, ils ont plus mal de nos silences». Comme un informaticien réinitialise un programme d’ordinateur, Didier Van Cauwelaert décode et réoriente l’âme de ses personnages.

Nb: au lecteur avisé de découvrir le motif qui maintint en vie la centenaire!

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