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Pas pleurer

26 janvier 2015 par Jacques Deruelle

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L’épreuve d’une guerre aggrave toujours la tournure des émotions humaines confrontées à la dramaturgie du réel. Engendrée par une révolution, elle fait naître l’espérance de changements  émancipateurs sous le couvert des utopies qui en sont les porte drapeaux. Le risque vital révèle et accentue les identités et les dérives psychologiques pour l’écrivain dont la lecture privilégiée est l’être caractérisé par son substrat économique social et politique. La mémoire marquée au fer rouge des événements tragiques produit nécessairement des résurgences dans la généalogie familiale. Pas pleurer retrace un épisode douloureux et légendaire de la saga maternelle plongée dans l’historiographie de la guerre civile espagnole en 1936.

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L’antique société rurale est alors bousculée par sa jeunesse dont la fibre libertaire accompagne l’institution de la jeune République. A 15 ans Montse, la propre mère de Lydie Salvayre récuse la proposition parentale d’entrer comme boniche au service d’une famille bourgeoise, soutenue dans sa rébellion par José le frère aîné anarchiste fervent depuis son séjour à Lérima un des foyers urbains de la Révolution rouge en marche. Or la municipalité du village échoit au communiste Diégo fils adoptif d’une grande famille monarchiste mais renégat à celle-ci. Déçu d’avoir perdu l’hégémonie au profit de son plus farouche adversaire depuis l’enfance, José accompagné de sa jeune sœur rejoint Barcelone où se joue le destin du pays. Tandis que Montse s’éprend d’un poète français membre des brigades internationales, l’aîné voit ses convictions se lézarder au spectacle du chaos dominant chez les combattants rouges « en espadrilles », démunis d’armements et de vrais chefs face aux troupes aguerries et sanguinaires de la contre révolution emmenée par le Général Franco. Les luttes intestines font rages aussi entre les factions révolutionnaires compromettant l’enjeu de la puissance unitaire gouvernementale. Tant espérés, les soutiens étrangers qui se payent surtout de mots aux terrasses des cafés lui apparaissent enfin d’une grotesque vacuité. Et finalement, les blancs qui fusillent par milliers tous les suspects de sympathie républicaine égalent en ignominie et en abomination les milices anarchistes massacrant prêtres et religieuses! Cette folle parenthèse catalane, intense et fugace marquera à jamais Montse enceinte de retour au Village et José, désenchanté au spectacle équivoque de la magie révolutionnaire en action mais intact dans son idéal profond de sauvegarde des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité jusqu’à l’extrémité sacrificielle.

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Le témoignage maternel dans une novlangue mixant le catalan au français exprime avec gravité souvent et cocasserie parfois la complexité des relations humaines dans l’écheveau d’un conflit qui dépasse l’entendement. Ainsi de la rivalité mortelle entre Diégo devenu par une exceptionnelle ironie du destin, l’époux de Montse et son beau-frère, à l’empathie reliant la jeune épousée à son beau père cet employeur qu’elle avait plus jeune éconduit et devenue si forte que les barrières de classes disparaissent au profit d’une intimité confiante. l’auteure amplifie son propos de la condamnation du clergé bénissant la terreur blanche et absolvant les épurateurs en citant  les chroniques de Georges Bernanos témoin épouvanté depuis Palma de Majorque des atrocités commises par les troupes nationalistes comblant sur leur passage les fossés de leurs charniers et écrivain offensé dans son mysticisme par la complicité immonde de l’épiscopat espagnol. Condamné à l’époque par le milieu catholique aussi profondément anticommuniste qu’indulgent vis à vis du bouclier fasciste, son grand ouvrage les grands cimetières sous la lune dénoncera courageusement l’effroyable iniquité de cette croisade sanglante contre les républicains espagnols.

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L’écrasement de la République privée du soutien officiel de la France du Front populaire et de l’Angleterre fut inéluctable face au surarmement des troupes franquistes renforcées par Hitler et Mussolini, jetant jusqu’en 1939 un demi million d’espagnols sur les routes de l’exode vers la France où la fraternité pris la forme d’une concentration des réfugiés dans les camps précaires d’Argelès sur mer, du Bacarès ou de Saint Cyprien, mais le lecteur ne saura rien de ce sombre épisode de la vie de Montse que sa mémoire d’octogénaire a occulté.  Lydie Salvayre exhume un pan de l’archéologie familiale dans le creuset d’un conflit d’une rare violence signant l’échec des principes démocratiques à l’image de l’Europe soumise aux dictatures; Un roman personnel et politique à l’accent tragique traversé de lueurs picaresques qui ressuscite des figures et des sentiments toujours subtils et émouvants.

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