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Que ma joie demeure

30 août 2013 par Jacques Deruelle

Il est de coutume de dater le grand virage de la paysannerie à la mécanisation des années soixante et à l’utilisation massive des engrais et des pesticides sur les sols cultivés. La période antérieure du labour à cheval, de la moisson à la faux correspond-elle à un âge d’or du travail de la terre, celui du juste équilibre réalisé entre l’exploitation agraire et le respect dû à la biodiversité? Publié en 1935, un gracieux roman de Jean Giono, que ma joie demeure, lève un coin de voile sur la manière de vivre et de travailler d’un groupe de paysans isolés sur le plateau Grémone au cœur du Lubéron et nuance la conception irénique d’une harmonie préétablie entre l’homme et la nature. Car le travail au champ jusqu’à la fenaison s’effectue sans joie, à cause sans doute de « la maladie de la terre, le souci permanent du paysan au fond des yeux ». En supprimant haies et bosquets pour ensemencer d’avantage, les têtes se sont vidées du souvenir des choses!

Levé aux matines pour équiper son cheval et labourer la parcelle à contre sens du coteau, Jourdan songeait à la venue d’un homme qui soignerait la lèpre rongeant les âmes de ses congénères. Ce rêve d’histoire sainte se concrétise cette nuit là car à l’orée du bois apparaît Bobi, un fascinant jeune homme, fin connaisseur en constellations et en odeurs de tabac. Accueilli comme un prophète, «chaque fois que cet homme parlait, on avait besoin de silence après», Bobi l’acrobate de cirque s’installe à la Jourdanne en se donnant la mission de ré enchanter l’univers des paysans du plateau, d’ensemencer la joie dans les cœurs.

Le travail a été sali par la pratique de l’accumulation monétaire au fond des armoires. Bobi indique une autre voie que la rentabilité à tout prix, une autre relation au terroir, en offrant un sac de blé, l’hiver venu, pour appeler au retour des oiseaux, en parsemant de pervenches et de narcisses la prairie, au printemps. Un métier à tisser est reconstitué à partir d’un fût de cèdre qui, confié à des mains féminines expertes, ranime des savoirs faire enfouis. L’ empathie de cet homme, apte encore à rétablir une épaule démise, atteint son objectif au retour d’un voyage accompagné d’un cerf et les fermiers alors parviennent à créer une harde en capturant trois biches, dans une forêt éloignée. A la tombée du jour, le spectacle de cette colonie sauvage est pour tous source de joie et de fraternisation autour d’un banquet qui célèbre cette prise de conscience collective qu’il faut donner à la nature environnante autant que l’on reçoit d’elle.

 que ma joie photo groupe

Les agapes festives scelleront pourtant le destin de Bobi, héros malheureux partagé entre deux prétendantes, Aurore, une jeune vierge indomptable et Joséphine, une courtisane déjà mariée. Le désordre amoureux qui s’ensuit entache l’harmonie de la petite communauté laissant planer la menace d’un châtiment divin sur les épaules du créatif héritier de Dédale, homme de lumière confronté à son ombre, coupable d’ entacher d’un écart de comportement, l’essence même de son noble apostolat.

que ma joie giono

Que ma joie demeure est un hymne à la vie jusqu’aux méandres d’une route nourrissant l’horizon campagnard. Giono célèbre la nature, faune flore, couleurs et odeurs, un foisonnement auquel il faut s’ouvrir pour retrouver le chemin du bonheur. Mais aussi puissante soit-elle la terre n’est pas une déesse immuable, elle peut être façonnée de la main de l’homme. «La terre t’a fait, dit un métayer amoureux des livres, mais l’homme seul a fait les hybrides et la diversité des vergers» répond Bobi. A la suite des grands auteurs romantiques, l’écrivain manosquin dans un style élégiaque rend hommage au naturalisme, culture d’un vif sentiment d’appartenance plutôt qu’un vil instinct de propriété. Qui, victime de sa part de mystère, se détourne du partage de l’avoir, sera la proie des forces naturelles, ici, divinisées.

 

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