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No et moi

4 mars 2016 par Jacques Deruelle

delphine couv

Un campement de Roms sous les piliers des échangeurs routiers, un mendiant au pied d’un bureau de poste, un groupe de SDF  sur un banc public forment des images courantes de la misère urbaine. Dans une société parfaite, elle serait résorbée par le partage des richesses. Nos sociétés injustes affichent leurs devises au fronton des édifices publics mais déconsidèrent les politiques d’assistance. Si la résignation collective domine face à la misère du monde qui semble nous dépasser, la peur et  l’impuissance gouvernent-elles aussi nos réactions individuelles dans le cas isolé  d’une injustice constatée sous nos yeux? Ou serions nous capable de tenter l’aventure de briser le silence, prendre la parole, tendre la main. Le reconstituant roman de Delphine De Vigan, No et moi nous donne en exemple, la pépite d’une adolescente de treize ans au regard différent des autres qui décide de sauver de la rue une jeune femme de six ans son aînée, prénommée Nolwenn.

Élève précoce avec deux ans d’avance dans une classe de seconde,  Lou Bertignac soumet à son professeur de français « les femmes sans domiciles fixes » comme sujet d’exposé, pour défier à la fois sa propre timidité et la coqueluche de la classe Lucas, un cancre insolent aux dix sept printemps prestigieux. Lou possède l’étrange lucidité des surdoués et la volonté de contrôler l’espace qui est le sien. Elle multiplie en soirée les expériences comparatives sur la composition des produits ménagers, le degré de solubilité du nescafé ou du nesquik, ou s’arrête en gare d’Austerlitz pour contempler les figures obligées des retrouvailles ou des départs. Elle obtient pour son devoir la collaboration de No, une habituée des lieux  aux vêtements troués et sales moyennant quelques bières ou vodkas. À la maison, les liens familiaux deviennent de plus en plus fantomatiques depuis la mort subite d’une sœur nouvelle-née, et la dépression maternelle subséquente devenue un pesant fardeau paternel. Lou s’attache à No et rêve de la sauver d’une vie de déshérence, nouveau défi plus grand encore qu’un exposé scolaire triomphal. Or contre toute attente, sa famille consent à héberger la jeune SDF et l’altruisme qui se développe profite à tous, à la maman de Lou qui retrouve dans la prise en charge d’une invitée inédite, le goût de vivre, au père qui reconquiert peu à peu une épouse et sa stature professionnelle, à la jeune écolière en passe de gagner son insensé pari, à No la convalescente bientôt salariée dans un hôtel. Mais la résilience est un chemin bordé de bas fonds pour les grands blessés de l’existence…

En termes sincères et touchants Delphine De Vigan dresse le portrait d’un trio qu’un même isolement constitue, celui de Lucas  possesseur d’un appartement cossu mais séparé d’une mère qui a refait sa vie au loin, celui de No abandonnée dès sa naissance par une mère qui la nie, celui de Lou en raison de son acuité particulière à débusquer l’injuste. Mais si certains succombent à la détresse l’un dans l’échec scolaire, l’autre dans l’alcool et la prostitution, la jeune adolescente refuse l’échec et use de son potentiel pour changer la donne. C’est une petite fille encore, mais qui telle le Poucet du conte devient géante osant beaucoup, désapprouver publiquement un professeur qui humilie une élève, conduire ses parents sur la voie de l’altérité, ou pousser Lucas l’aîné dans son aventure extraordinaire. La solitude peut parfois exclure, mais  elle peut aussi nourrir la réflexion et faire tomber des barrières, nous enseigne cet attachant roman d’initiation.

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