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Un autre monde est possible

22 janvier 2016 par Jacques Deruelle

un autre monde

L’économie est souvent perçue comme une science rébarbative pour les férus de droit, de sociologie ou de littérature et son domaine reste largement ignoré du citoyen. Elle est pourtant la pierre angulaire des politiques publiques en Europe et modèle nos sociétés à travers le triptyque d’une catéchèse libérale, le libre fonctionnement des marchés, la réduction nécessaire de la dette publique et l’abandon de l’État providence que les gouvernements de droite comme de gauche adoptent pareillement. La compréhension des  mécanismes économiques mettrait pourtant  en lumière les atteintes  aux conditions de vie des citoyens émanant des stratégies financières.  Celles  des  banques dont le refinancement public éponge les crashs ou celles du patronat obsédé par le démantèlement du code du travail sous la contrainte de la compétition  mondiale qu’il a lui-même engendré.  Si gouverner c’est prévoir, l’armée des spécialistes de la science économique échoue pourtant à la manœuvre de l’anticipation des crises systémiques. Il est vrai que la finance peut s’affranchir de toute prudence quand la dérive de ses pilotes n’est jamais sanctionnée au plan pénal.

En démocratie, les urnes n’ont que le pouvoir de chasser un gouvernement corrompu.  Les nouveaux élus  progressistes  européens demeurent cependant entièrement soumis aux lois conservatrices du marché et aux diktats des Institutions financières. L’enseignement tiré de la crise grecque est à cet égard éloquent. Fort du rejet massif par référendum du plan de sauvetage de son pays synonyme d’une vaste cure d’austérité, le Premier Ministre Grec Alexis Tsipras échoue à arracher un accord sur la restructuration de sa dette pourtant insoutenable et essentiellement générée par la dépense militaire, au bénéfice des industries d’armement Européennes. Au prétexte d’une frontière avec la Turquie, la Grèce est par extraordinaire en 2009 le cinquième pays au monde pour ses dépenses d’armement. Tsipas opéra alors un spectaculaire revirement en acceptant de signer un mémorandum combattu avec force jusque là, en  évinçant  au passage de son poste de Ministre des Finances   Yanis Varoufakis  coupable de désaccord. Remarqué pour son ouvrage le Minotaure planétaire, l’économiste a entrepris de décrypter  sa matière pour le grand public en pédagogue, avant de porter le fer bientôt, sur le terrain politique. Dans un ouvrage récent accessible à tous, un autre monde est possible, l’auteur analyse  l’évolution des processus économiques depuis la révolution industrielle, jusqu’à l’imposition d’un modèle unique l’économie de marché dont les abus sont occultés au nom des besoins du développement.

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Marchés et Sociétés sont inséparables. Mais dans l’Europe rurale, la production en autosuffisance domine, on échange le surplus des récoltes et le secteur marchand se cantonne. L’industrialisation du dix-huitième siècle invente la production en série et la puissance militaire et maritime favorise les exportations. Les activités rurales consubstantielles à la noblesse terrienne s’effacent au profit de la fabrication de masse dans des ateliers hautement mécanisés, plus lucrative. L’industriel recours au crédit  pour s’équiper, recruter les paysans en déshérence et recherche le profit pour éponger sa dette. C’est un premier basculement,  l’économie n’est plus seulement la gestion des excédents de la production rurale, la quête du profit devient inséparable de l’apparition de la dette. L’accélération du progrès technique facteur d’investissement  mais aussi de  dettes nouvelles, la baisse des prix des produits fabriqués due à la concurrence conduit l’employeur à exercer la pression sur les salaires pour le maintien de son taux de profit. Quand tous les biens se transforment en marchandises, leur valeur subjective s’efface au profit de leur valeur d’échange. L’auteur remarque que la pratique du don du sang décline quand il se marchandise! Dans une économie qui tend à étendre au maximum l’emprise des marchés, la résistance implique la préservation des biens n’ayant qu’une valeur subjective, produit du travail pour soi, du don à autrui, ou que la nature nous offre telle la cueillette de champignons (exemple hors texte).

Yanis Varoufakis décrit ostensiblement les effets pervers du mécanisme de la dette privée comme moteur du développement économique. Beaucoup l’ignorent, mais le banquier n’est plus seulement l’intermédiaire entre les  épargnants et les emprunteurs. Il a le pouvoir de créer d’une simple ligne comptable, de la monnaie afin de répondre aux besoins considérables des grands groupes dans la course aux investissements. Cette monnaie virtuelle est un pari sur l’avenir car le ralentissement de la consommation génère un différé des investissements des entreprises, une  baisse du niveau des embauches. Ce circuit pervers entame la confiance des acteurs économiques et mène à la récession. Si le banquier n’est plus remboursé par suite des fermetures d’usines,  le déposant s’inquiète et  le crash se profile. C’est alors la crise que les États conjurent en prêtant aux banquiers via les banques centrales. L’ancien ministre épingle la contradiction hypocrite du discours économique dominant qui réclame moins d’États, plus de marchés et moins d’impôts pour les nantis, puis le sauvetage du système bancaire en déroute aux frais des contribuables. Le renflouement s’effectue sans réelles contreparties de sorte que le banquier assuré de la couverture étatique retrouvera très vite sa pratique risquée de création monétaire facteur de profits mais qui anticipe des valeurs futures. Le fil du temps est la ligne verte de la finance.

Dans une économie inspirée par la puissance culturelle et militaire  anglo-saxonne,  toutes les activités humaines acquièrent ainsi une valeur d’échange à l’exemple du sport gangrené ou des ressources naturelles objet d’un pillage dévastateur pour l’environnement. Elle n’est pas une science exacte mais une codification plus proche de l’art divinatoire. L’économiste appuie sa démonstration d’une lecture métaphorique de la mythologie. Les oracles formulés se réaliseront comme le démontre le mythe d’œdipe.  la littérature est aussi convoquée  et interprétée avec originalité, de la chasse du cerf ou du lapin de Jean Jacques Rousseau au Frankenstein de Marie Shelley. Des  films  populaires enfin,  tels les temps modernes, Matrix ou Blade Runner offrent au lecteur une belle aptitude au décloisonnement de la pensée.

L’essentiel de la dette grecque est détenue par les institutions publiques (États, FMI, BCE et FESF) à hauteur de 246 milliards sur un total de 312 milliards. Or la BCE a la faculté de résoudre la crise sans pénaliser les créanciers; Il lui suffirai de racheter une partie des dettes publiques pour les rayer  d’un trait de plume et recréer d’une ligne comptable un montant équivalent. Sous une gouvernance néolibérale dominée par l’Allemagne cette solution est exclue. Le succès de Syriza représente une menace pour les intérêts électoraux  des gouvernements européens actuels défenseurs de l’économie de marché. Les dirigeants grecs devaient donc rendre gorge. L’économie est belle et bien un outil de propagande au bénéfice d’une idéologie politique.

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