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Joseph

6 février 2015 par Jacques Deruelle

joseph couv

Depuis François le Champy, la petite fadette ou la mare au diable, trois romans de Georges Sand célébrant la terre berrichonne, ses légendes et la vie rustique de ses habitants, la vision du monde paysan en littérature s’est beaucoup transformée. Nulle idéalisation du terroir chez Zola dans la terre qui dépeint au contraire un espace étouffant tout imprégné d’intentions morales délétères. A l’inverse, Maurice Barrès  exalte le sol nourricier et ses artisans, incarnations vivantes des valeurs patriotiques (la colline inspirée). Plus tard, Giono célébrera les forces vives de la nature dont les acteurs deviennent parfois les jouets (que ma joie demeure*, colline**) et Maurice Genevoix campera des personnages pittoresques emblématiques de la ruralité (Raboliot).  Alors que celle-ci tend à se raréfier dans l’économie nationale, son identité demeure pour l’écrivain contemporain un sujet permanent d’intérêt portant témoignage de traditions encore vivaces (Christian Signol, Jean Carrière,…) ou reflétant un talent d’observateur relié à l’enfance. Avec Joseph son dernier roman, Marie-Hélène Lafon appartient à cette ultime catégorie d’écrivains photographes à la manière d’Annie Ernaux dont les ouvrages forment des instantanées sociologiques qui jamais ne trahissent leur sujet, les milieux modestes et les vies ordinaires, faussement anodins.

joseph paysan

Employé d’élevage permanent hébergé à la ferme, Joseph incarne une espèce d’ouvrier agricole en voie de disparition, un de ceux qui secondent fidèlement leur patron sans tenter jamais de devenir un jour exploitant ni même de fonder foyer. A cinquante neuf ans il demeure irréprochable dans l’entretien des étables et le soin aux bêtes et son physique rugueux ne le trahira pas jusqu’à sa prochaine destination, une chambre réservée à la maison de retraite de Riom. Son frère jumeau Michel s’est éloigné en étranger pour prospérer comme patron d’un café en Normandie. Joseph a connu la déchéance alcoolique à la trentaine à cause d’une femme intempérante qui l’a plaqué un beau jour pour un représentant de commerce. Une faille héréditaire dont il a échappé à l’issue de trois cures. Après sa toilette du soir au lavabo de l’arrière cuisine, l’ouvrier mange la soupe à la table de la patronne, regarde la télé distraitement, fasciné surtout par le patinage artistique puis s’éloigne dans la discrétion inhérente à son statut vers sa chambre pour se frotter aux vieux souvenirs, le point fort de sa scolarité, le calcul mental, une fierté secrète dont découle sa mémoire prodigieuse des dates, mais aussi  l’insécurité du foyer maternel tourmenté quand le père avait trop bu.

joseph auteure

D’une plume singulièrement imagée, sans misérabilisme ni jugement de valeur, l’auteure dresse le portrait d’une vie ordinaire dépeinte dans la banalité de son quotidien. Dans un ouvrage collectif la misère du monde, Pierre Bourdieu dirigeait une analyse de celle-ci dévoilant les mécanismes de domination et la violence cachée à l’œuvre dans les rapports sociaux. Marie-Hélène Lafon se garde ici de toute analyse comportementale. La mise en avant des processus d’assujettissement  n’est pas non plus à l’ordre du jour de ce court roman. Mais avec des mots qui font mouche, l’auteure excelle à restituer l’univers physique des plus simples en train de s’effacer.

 * https://www.carnetdelecture.net/que-ma-joie-demeure/

**https://www.carnetdelecture.net/colline/

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