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Auschwitz et après

3 février 2014 par Jacques Deruelle

une connaissance inutile: aucun de nous

Durant la seconde guerre mondiale, cent soixante deux mille français furent déportés dont soixante seize mille au titre de la «solution finale» visant l’extermination pure et simple d’une catégorie ciblée de la population. De Janvier à Mai 1945, trente six mille survivants dont deux mille six cent rescapés de la politique raciale furent libérés des camps de concentration et d’extermination. Tel est l’effroyable bilan de la politique d’exclusion menée par la grande Allemagne sur notre territoire avec le concours actif des autorités et services publics français!

Parmi les déportés de la répression rapatriés en France, une assistante de théâtre issue de l’université populaire, Charlotte Delbo. Entrée en résistance avec son mari Georges Dudach au sein du réseau dirigé par le philosophe Georges Politzer, Charlotte Delbo jusqu’alors assistante de Louis Jouvet contribue dès 1941 à la diffusion de tracts et d’une revue clandestine la pensée libre qui deviendra les lettres françaises, un hebdomadaire de Paul Nizan et d’un groupe d’intellectuels du parti communiste.

une connaissance inutile portrait georges dudasch

Les membres du groupe Politzer sont arrêtés en Mars 1942 par les brigades spéciales, organe de la police de Paris spécialisé dans la traque des juifs et des communistes. Les hommes seront torturés et fusillés au mont Valérien, les femmes, déportées à Auschwitz comme nuit et brouillard, ces prisonnières politiques destinées à disparaître. Charlotte qui avait fait profession de contribuer à faire vivre les plus belles pièces et les plus beaux mots de la langue Française subira l’enfer d’Auschwitz du 24 Janvier 1943 au 7 Janvier 1944 puis celui de Ravensbrücke jusqu’à sa libération le 23 Avril 1945 par la croix rouge Suédoise.

«Aucun de nous ne reviendra», écrit en 1946 n’est publié par Charlotte Delbo que vingt ans plus tard, suivi d’«une connaissance inutile» et «mesure de nos jours», une trilogie sur les camps et l’après, récit d’un long voyage vers l’épouvante sous forme d’impressions couchées au fil de la mémoire évoquant la souffrance collective (livre premier) l’expérience tragique de l’auteure et d’un cercle de françaises (livre second), l’épreuve du retour à la vie normale des miraculées (livre troisième).

une connaissance inutile

La tragédie est évoquée dans toutes ses composantes; dès le départ, premiers hurlements, coups de sifflets, premiers coups de cravache pour l’entassement des traquées dans les wagons, jeunes ou vieilles, lettrées ou modestes, le voyage debout parfois assis, un seau inutile, puis l’arrivée au camp en Silésie polonaise annexée à la grande Allemagne, en colonne, les ordre éructés, prisonnières réduites à rien, réduites à néant, un camp de travail, un bagne plutôt de la pire espèce, 12 à 14 heures de travail par jour, à la carrière, au terrassement, sous l’œil du SS, user son peu de force, s’affaiblir et mourir sous les coups de bâton, la morsure du chien ou la sélection, le transport noir en camion vers la chambre à gaz, pour faire de la place aux nouvelles déportées, la chair vive, deux à trois par planche dans les blocs, pour un sommeil réduit à rien, l’appel en pleine nuit qui dure trois heures et plus s’il plaît aux SS, au garde à vous, immobiles, sous la menace des coups de bâton ou de poings pour celles qui flanchent, l’hiver par moins vingt, en sabots ou pieds nus, la peur omniprésente, les mortes de la nuit mises en tas dans la cour, nues, une jambe ou un bras qui dépasse, la peur du sadisme des SS et des kapos, du chien qui arrache les chairs sur ordre, du coup de feu qui abat celle qui n’a pas compris l’ordre, la dysenterie, la faim toujours, la tuberculose, les œdèmes, le typhus, la soif encore, la vermine, la crasse sur soi, partout la souillure, déportée ici pour donner ce qui reste de sa force de travail pour quelques semaines, ou quelques mois avant de s’éteindre ou de périr éliminée, écrasée.

La résistance dans ces lieux maudits n’avait plus aucun sens pour ces corps meurtris décharnés, des numéros étiquetés d’une étoile ou d’un triangle, ces détenues hagards cernées par la haine des tortionnaires, enveloppées par l’odeur du crématoire (un deuxième four qui explosera un jour, sera construit pour accélérer les cadences), hantées par l’accumulation des cadavres. La résistance dans les camps, c’était tenter quelques gestes de solidarité, dire adieu à celle qui va mourir dans la journée au risque de sa propre vie, se priver de pain pour celle qui meurt de faim, de l’infâme breuvage pour celle qui meurt de soif, consoler la camarade qui souffre sans pouvoir se soigner au revier, l’antichambre de la mort, ou encore lutter intérieurement pour conserver quelques souvenirs de l’autre monde, les mots d’une pièce de théâtre ou le phrasé d’un poème, vivre enfin et surtout une heure encore, un jour de plus pour éloigner de soi le destin commun à toutes, l’échéance vers la mort.

L’auteure se remémore le 25 Décembre 1944, ce Noël fêté au bloc par des françaises et des polonaises autour d’un sapin, d’une crèche décorés de bouts de chiffons volés un peu partout, une soupe, un chou, des pommes aussi dérobés pour un instant de grâce, le risque de mort mis en sourdine, subi au quotidien mais défié aussi parfois pour se sentir alors vivantes et solidaires.

Autre parenthèse toute aussi irréelle est le récit du voyage en train de huit détenues transférées à Ravensbrücke évoquant entre elles, l’étendue des épidémies endurées au camp pour chasser du compartiment, des femmes SS envahissantes; le souvenir encore de ce geôlier SS connu de toutes pour sa cruauté, retaillant en gare de Berlin, le lacet défait d’une déportée déchaussée, de cet autre, prêtant aimablement un briquet pour allumer la cigarette de la narratrice. Mais la discipline s’était relâchée et les tortionnaires, une valise de vêtements civils à portée de main retrouvaient un zeste de civilité alors même que se délitait le contexte de la barbarie institutionnalisée.

mesure de nos jours

Sujet du troisième récit, le retour vers la vie d’avant fait ressortir une impression première de désillusion et d’amertume. La communauté des vivants n’offre aucune facilité, aucune place particulière à ces revenantes dont l’agonie subie en Allemagne demeure occultée: l’inconcevable expérience n’est décidément pas soluble dans la vie normale. Tenter d’oublier et se taire pour retrouver une place dans une société peu disposée à se remettre en question à l’audition des sacrifiés de l’Histoire, telle fut en règle générale la pressante invite. Il faut rappeler ici que le procès des collaborateurs français du nazisme se referma au nom de la réconciliation nationale, sans que la justice -corrompue elle-même- ait pu jeter ses filets aussi loin que nécessaire. On extirpa de la très longue chaîne des responsabilités des milliers de fonctionnaires zélés (dont Bousquet et Papon deviendront avec quelques autres, les figures emblématiques, quarante ans plus tard). Quel sens donner alors au combat contre l’occupant des fusiliers du Mont Valérien, des déportés d’Auschwitz et de tant d’autres quand les affidés de l’ennemi d’hier se trouvent absous à la libération? Quand les plus grands esprits au lieu de se soulever se sont réfugiés dans une neutralité prudente, comme Jean Paul Sartre, héraut d’une œuvre théâtrale autorisée par la censure et nommé professeur en remplacement même d’un collègue israélite, chassé par le régime.  Sans parler des nombreux artistes, tels Maurice Chevalier ou Tino Rossi régalant pendant toute la guerre, avec un état d’esprit complice, leurs auditoires franco-allemands et exemptés de toute condamnation fût-elle morale, à la libération! La désormais attachée au CNRS, aux côtés d’Henri Lefebvre, redresse pourtant l’échine en évoquant dans ce livre, le parcours des camarades, à l’issue de leur captivité. L’expérience du malheur absolu forme « une connaissance inutile » qui ne vaccine guère pour l’avenir et ne préserve pas des mesquineries du monde ordinaire. Mais le soleil brille toujours dans les cœurs, lors des retrouvailles: la fraternité des camarades est restée jusqu’à la mort de chacune, incommensurable!

L’œuvre de Charlotte Delbo est le fruit de l’engagement de sa seconde vie toute entière, celui d’une intellectuelle porte parole légitime dans l’élaboration d’un vivant témoignage sur l’horreur des camps nazis, au nom d’un impérieux devoir de solidarité vis à vis des disparues, nourrir la mémoire et la conscience collective. Elle nous révèle aussi qu’aucun totalitarisme ne peut venir à bout d’un idéal de résistance à l’oppression, dont l’exemplarité s’imposait dans une France Pétainiste. Elle nous enseigne encore que l’expérience extrême soude les plus fortes solidarité. L’auteure consacrera d’ailleurs un livre au portrait des deux cent trente déportées du convoi du 24 Janvier 1943 dont cent quatre vingt une disparaîtront dans les camps. Elle nous montre enfin la valeur de la poésie qui parsème le récit, comme un parfait outil non d’idéalisation de ses propres blessures -le refuge narcissique parfois de l’écrivain- mais de sublimation des pires souffrances et du dénuement absolu générant contre l’instinct de conservation de soi, celui des autres, marquant ainsi l’échec d’un système d’écrasement de la solidarité et de la fraternité.

 

 

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