RSS Feed
  1. Colline

    27 octobre 2013 par Jacques Deruelle

    Colline livre

    Dans l’isolement physique et mental d’un minuscule hameau à flanc de coteau en Haute Provence, il y a près d’un siècle, le paysan de Colline, premier sombre récit de Jean Giono, en proie à l’infortune grandissante est aussitôt gagné par la malveillance. L’environnement perçu comme une effroyable menace réveille en lui les peurs irrationnelles et pathologiques et les actes les plus fous des anciennes superstitions.

    La source qui alimente ce «débris de hameau» se tarit soudain, Marie, la fille d’Arbaud tombe ensuite malade, puis un incendie ravage les pins, menace les cultures et les maisons: les hommes qui menaient alors une vie « simple » ponctuée de coups à boire après la suée, recherchent la cause et le remède au malheur, incriminant un proche, Janet le vieux beau père de Gondran, qui n’en finit pas d’agonir le clan en agonisant sur sa paillasse. Propos délirants d’un mourant alcoolique et haineux, visité par le chat noir et qui mobilise les secrets de la terre pour mener le village à sa perte. En conclusion de ce noir constat, tous s’accordent à hâter le trépas du vieux sorcier pour se délivrer du sortilège… d’une brève manchette sous la nuque ou le coup du lapin.

    Cilline auteur

    Giono dresse le rude portrait d’une poignée de paysans résolument à l’écart de la Ville et de ses mauvais vents, hostiles à la science du médecin et étrangers aux civilités et à l’empathie. La perception du monde qui souffle et se meut alentour est purement manichéenne et la terre avant tout, objet de prédation. Le contexte d’anomie aux résonances médiévales terriblement dépeint par l’auteur n’a peut-être pas perdu toute réalité dans la ruralité d’aujourd’hui tant apparaissent vivaces encore, parfois, au détour de rustiques chaumières, d’obscures croyances irraisonnées notamment dans le domaine mystérieux et glacé de la relation à la mort. Face aux morsures du sort, l’inculture ravive toujours l’explication surnaturelle et archaïque.

     


  2. Au revoir là-haut

    21 octobre 2013 par Jacques Deruelle

    au revoir affiche

    Dans la boue des tranchées, le poilu comprit très tôt, que son pire ennemi n’était pas l’aigle boche transpercé de l’épée franque sur les affiches de la propagande arrière, mais sa propre hiérarchie, tant son matricule, sa peau, ne pesait d’aucun poids dans la balance décisionnelle de l’État major, penchant pour l’offensive au petit matin. Le général avait l’œil vissé sur ses cartes et l’oreille tendue vers Paris quand le troufion lui, tétanisé par le fracas des obus ne regardait plus que la mort en face. A l’automne 1918, pour les soldats allemands et français survivants de l’épouvantable tragédie, l’ ultime offensive pour modifier une position à la marge, n’avait vraiment plus aucun sens. C’est pourquoi les belligérants «jouaient la montre», chacun sentant la délivrance proche.

    Pourtant, à quelques jours de l’armistice seulement, afin de complaire à son Général et gagner ses galons de capitaine, le lieutenant Henri d’Aulnay-Pradelle commet une double forfaiture pour mobiliser sur une imposture, son unité à l’assaut dernier de la côte 113 puis éliminer en plein combat, le deuxième classe Albert Maillard, témoin de son crime, enterré vivant dans un trou d’obus. Mais l’homme ressuscite miraculeusement grâce au sang froid d’un camarade, Edouard Péricourt qui, à peine l’ exploit accompli, encaisse un éclat d’obus qui lui arrache langue et mâchoire. Chargé d’une amère et vivante ironie, le chapitre premier d’«Au revoir là haut» de Pierre Lemaitre, emporte d’emblée la fervente adhésion du lecteur, avec sa narration millimétrée du vécu de ses personnages, d’une folle intensité.

    au revoir geule cassées

    Tandis que le cynique Pradelle, auréolé de son statut de héros national et de ses relations compte s’enrichir en décrochant un juteux marché public de constitution de grandes nécropoles avec les dépouilles du champ de bataille, Albert le timide et Edouard, l’artiste à la gueule cassée qui forment un duo sans le sou mais soudé par leur mésaventure, se lancent dans une arnaque de grande ampleur à la commande de cénotaphes que les Communes ont érigé sur leur grand place après la guerre de 1870, pour honorer les morts.

    Au fil du récit s’entrecroisent la figure marquante de M Péricourt riche et influent homme d’affaires parisien et père écrasant d’Edouard, le dessinateur efféminé et provoquant qui tournera le dos à la propriété familiale et aux études en s’engageant dans l’infanterie. L’épouse de Pradelle, l’escroc débauché à la machiavélique beauté, Madeleine Péricourt qui a «la laideur des mal aimés» s’efforce de préserver son intégrité de future mère. Un vieil échalas misanthrope, Merlin, employé du Ministère, aux scrupules réveillés par ses travaux d’inspection des cimetières, complète l’intrigue d’un suspense quand au sort des valeurs républicaines. Apparaissent aussi celles qui figurent le retour des pulsions et des désirs, Louise, une enfant qui redonne des couleurs aux journées d’Edouard ou encore Pauline, la bonne si rieuse, désirée par Albert.

    au revoir auteur

    Pierre Lemaitre brosse avec la même aisance une histoire extraordinaire de tranchée, un portrait sans concession de la bourgeoisie financière parisienne et remonte le fil des affaires jusqu’au sommet de l’État, expert en tergiversations face aux situations compromettantes. Sans porter aucun jugement de valeur moral sur les protagonistes d’une histoire qui explore un domaine méconnu, les séquelles de la grande guerre, l’auteur conforte le sentiment du dérisoire sacrifice de milliers de poilus dont les dépouilles furent mêlées aux cadavres allemands dans les ossuaires ou découpées à la bêche pour entrer dans des bières inadaptées, afin d’augmenter les profits d’entreprises sans scrupules. Au regard du million et demi de morts de cette grande guerre, la commémoration prochaine de sa déclaration ne possède plus alors qu’une fonction symbolique, qu’aucun acte officiel jamais ne pourra expier. Aussi, dans ce roman subtilement iconoclaste, le détournement du produit des grandes collectes patriotiques sonnerait presque comme une catharsis jubilatoire.

     

     


  3. Texaco

    11 octobre 2013 par Jacques Deruelle

    La littérature a vocation à sortir le lecteur de son champ clos relationnel en lui ouvrant les portes d’autres expériences de la réalité vécue ou pensée que la sienne. Elle élargit sa vision du monde en révélant la valeur des identités issues de cultures minorées voire saccagées par l’Histoire. Rompant avec le concept stigmatisant d’étranger, elle fait découvrir l’altérité, conscience d’une commune appartenance au genre humain, et clé d’accès à la reconnaissance d’une citoyenneté universelle.

    Texaco de Patrick Chamoiseau emprunte la forme du roman pour bâtir l’histoire mouvementée de l’identité antillaise à travers la saga de la fondatrice du quartier éponyme de Fort de France en Martinique, Marie-Sophie Laborieux, dont le grand-père, esclave irréductible et fort de savoirs magiques ancestraux, enfermé au cachot «dont on ne sort jamais», accusé d’empoisonner les récoltes des planteurs, les békés, périra sauvagement traité, comme pour effacer à jamais de la mémoire nègre, les racines de la libre et lointaine terre natale.

    Son fils Esternome, qui comme nombre d’affranchis, doit sa propre liberté à la vie sauvée d’un blanc, son propriétaire blessé par un esclave en fuite, devient charpentier par attrait des techniques d’assemblage, pour le compte d’un patron blanc seul autorisé à commercer. Avec Ninon sa compagne, Il implante son abri dans les hauteurs périphériques de Saint-Pierre, les Mornes où la charrue du planteur ne peut travailler. Les nègres et les mulâtres (les milates) n’occupent dans l’espace colonial français que des terres résiduelles et reléguées.

    texaco victor
    Sous-Secrétaire d’État à la Marine et aux Colonies, Victor Schoelcher abolit l’esclavage dans les colonies françaises en 1848. Mais la liberté octroyée par la patrie des grandes Déclarations tarde à se faire sentir au sein des Îles Caraïbes et seules d’amples émeutes contre l’injustice accéléreront le mouvement d’émancipation à la fin du dix-neuvième siècle. La propriété foncière n’est cependant pas remise à plat à l’avantage des Blancs de France et des békés. Face au maintien des structures de domination de la société coloniale, les gens de couleur revendiquent un partage des récoltes puis un salaire négocié pour finalement ne travailler aux champs «qu’au gré de leur humeur», une manière de se sentir libéré du labeur de l’esclavage.

    Les planteurs tentent de conserver la prospérité du temps des chaînes en important une main d’œuvre portugaise, chinoise ou indienne (koulis). La misère accrois chez les indigènes victimes des tornades et de l’éruption de la soufrière qui rase la ville de St Pierre. Esternome participe à la reconstruction des cases dévastées, au pavage des routes puis s’enfonce dans une profonde dépression au départ de Ninon. Sa rencontre avec Idoménée, une douce aveugle dont il partage la case avant la conjugalité réanime sa vitalité d’artisan et la prospérité de son jardinet assure l’ordinaire. De cet amour volé à l’instabilité sociale et à la pénurie naîtra la narratrice de cette sombre et amère épopée familiale.

    A la mort de ses parents, la jeune femme subira un parcours de misère, exploitée par des patrons blancs, prédateurs jusqu’au viol, devenue infertile par l’ usage des herbes qui délivrent, puis matriarche à force d’expériences nuptiales malheureuses. Dans les colonies françaises, il est vrai, la métropole n’a guère diffusé son modèle de stabilité familiale, la séparation forcée des couples d’esclaves est au contraire, massivement pratiquée!

    texaco le quartier

    Marie Sophie désormais avancera seule d’un pas décidé en s’occupant d’autres femmes dont le sort est lié au sien. Et s’arrimer au pays c’est pénétrer dans «l’En-ville» (Fort de France) pour gagner de haute lutte le droit d’installer une configuration de cases de fibrociment qualifiée de bidonville par le développement urbain, sur une friche industrielle du domaine public national concédé à un pétrolier, Texaco. Pendant plusieurs décennies, à de multiples reprises, toutes les cases seront rasées sur injonction préfectorale par les «céhêresses», mais toujours la fondatrice du quartier rebâtit, suivie par ses semblables qui refusent les terrains municipaux de substitution. Cette détermination homérique finira par triompher de l’aveuglement administratif national. Le pétrolier plie ses derniers bagages et la Mairie d’ Aimé Césaire le poète de la négritude et Maire depuis 1945, rachète le terrain et viabilise le quartier. Dépositaire de l’âme de Texaco, la vieille dame gagnera un ultime combat pour la préservation d’un quartier érigé dans la violence d’une épreuve de force et sa rénovation comme un témoin de l’histoire humaine, plutôt que sa démolition selon la logique uniformisante de la ville «moderne», aux portes des années soixante.

    texaco l'auteur

    A travers les pérégrinations d’une famille antillaise, Patrick Chamoiseau popularise le combat du peuple créole pour sa dignité contre le privilège de l’État de réserver les terres attractives aux seuls intérêts marchands. Le monde des cases n’est pas le bienvenu dans l’En-ville segmentée par le pouvoir blanc. Après avoir vaincu l’illettrisme en puisant dans la bibliothèque des maîtres, Marie-Sophie Laborieux possède l’arme du verbe pour entraîner à sa suite, les affamés et les sans logis et conquérir par la ruse et le cramponnement, le droit de s’implanter dans l’interstice d’une zone urbaine maritime. Dans l’adversité, seul le combat secoue le peuple et le fait avancer. Celui de Texaco n’est pas un simple retour en arrière, il révèle les soubassements de l’identité antillaise emplie de désordres et de chaos, réveille les vielles racines et l’histoire pour consolider le présent et construire un avenir plus harmonieux, respectueux de l’héritage. Pétri de culture métropolitaine, l’auteur puise néanmoins aux sources d’un autre référentiel symbolique et mythique propre à la culture africaine. La réalité côtoie le sortilège, l’explication surnaturelle permet d’échapper aux vicissitudes de la vie. De sa plume débordante de vitalité, Patrick Chamoiseau confère au langage imagé et expressif créole, ses lettres de noblesse. Le récit est toujours coloré du cheminement tourmenté de ses personnages, à l’image de la vie même. La visite présidentielle annoncée dans l’île, l’héroïne invitera par exemple papa-De Gaulle à sa table, pour la défense de son projet et prépare un plantureux repas de roi. Peine perdue, elle n’apercevra du protocole qu’une lointaine silhouette s’exclamant, bras au ciel, « mon Dieu, que vous êtes foncés ». La cocasserie dépassée, français étant le mot prononcé, cet épisode reflète la croyance chimérique que le pouvoir, venant d’en bas peut redescendre de l’Olympe pour entendre la voix des administrés! Opiniâtre encore, l’éternelle révoltée obtiendra pourtant le raccordement du quartier au réseau d’eau potable après avoir forcé l’entrée de la grand-case  d’Aimé Césaire. L’élu qui, tel le poète martiniquais, s’est mis au seul service de son peuple, peut donc bel et bien quitter son piédestal.

    texaco aimé césaire

     


  4. Les fous de Dieu

    13 septembre 2013 par Jacques Deruelle

    La lecture est parfois à l’esprit ce que l’alpinisme est au corps, une école de persévérance qui conduit à l’inédit, au majestueux, à la force et à la beauté à condition de sortir des sentiers battus, ceux trop souvent formatés de nos parcours quotidiens, et qui offre aux plus curieux, aux moins blasés, le plaisir d’une vraie et stimulante découverte. Tout livre, une manière de sommet atteint par son auteur, est aussi un défi à parcourir pour le lecteur.

    Les fous de Dieu n’est peut-être pas le roman le plus accessible de Jean Pierre Chabrol, avec sa grammaire parcheminée du début du dix huitième siècle, enjolivée de parler cévenol, mais il a la puissance des reconstitutions les plus fidèles aux racines de l’histoire, l’écriture contemporaine induisant une anamorphose inapte à reproduire avec le même degré d’intensité, le dramatique vécu des arrières grands pères de nos arrières grands pères de confession protestante, huguenots, en Lozère.

    Dissimuler pour la postérité dans l’épaisseur des murs d’une «clède» d’un mats cévenol, la chronique quotidienne des persécutions sous Louis quatorze, le jeune Samuel va s’y employer, instruit en écriture par la volonté d’un père digne Parfait en son martyre, exécuté sous ses yeux, la main droite tranchée et brûlé vif par sentence juridictionnelle réservée aux hérétiques.

    Encouragés par Louvois, les dragons du Roi multiplient les exactions contre les villages et les foyers calvinistes contraignant leurs habitants à se parjurer. Les réfractaires sont violés, égorgés, jetés aux flammes, ou mutilés et percés de toutes parts, mais les saintes écritures offrent matière à la soumission comme à la rébellion. A «la joie d’être tourmenté par le seigneur» succède les appels à la vengeance: «si quelqu’un tue par l’épée, il faut qu’il soit tué par l’épée». Las du massacre des siens, le peuple des Cévennes devient massacreur à son tour, brûlant en représailles les églises papistes, châtrant les curés, lapidant la soldatesque, fracassant à la masse, la cervelle des tourmenteurs, châtiant à la fourche ou au chassepot.

    les fous chabrol

    A travers les annales sanglantes des persécutions protestantes en pays cévenol, Jean Pierre Chabrol fait le portrait universel des méfaits de l’intolérance. Ce tableau apocalyptique de la vie des maquis n’est traversé que de trop rares moments de grâce, ceux des amours de Samuel, le narrateur pour Finette, petite bergère de son enfance. Mais la religion et ses prophètes conduisent aussi bien les amours que le fil de l’épée. De tels drapeaux sont porteurs d’aliénation mortelle.

    Les persécutions cesseront sous le règne de Louis Seize et la Révolution consacrera le liberté de culte. Lors d’une rénovation d’immeuble en 1980, à Barbezieux, bourg rural du confins de la Saintonge huguenote, rue du puits du prêche, (un signe) furent retrouvés les registres de la paroisse protestante du dix septième et dix huitième siècle, murés dans une armoire, pour des temps plus propices à la liberté de conscience, en vertu d’une pratique qui n’a donc rien de légendaire.

    Les fous de Dieu décrivent le mécanisme de survie d’une communauté opprimée ici en Gard et en Lozère comme à la Rochelle, en Tarn, en hautes Alpes ou en Ardèche, et reconstituent la mémoire des réprouvés. Jean Pierre Chabrol souligne la fonction funeste des étendards religieux censés propager des valeurs de vie et de tolérance en confectionnant des censeurs, des soldats et des bourreaux. Enfin, le rôle joué par le « Roi soleil » comme assassin de son peuple, si peu souligné dans les écoles de la République, justifie cette mise en lumière violente.

     


  5. Que ma joie demeure

    30 août 2013 par Jacques Deruelle

    Il est de coutume de dater le grand virage de la paysannerie à la mécanisation des années soixante et à l’utilisation massive des engrais et des pesticides sur les sols cultivés. La période antérieure du labour à cheval, de la moisson à la faux correspond-elle à un âge d’or du travail de la terre, celui du juste équilibre réalisé entre l’exploitation agraire et le respect dû à la biodiversité? Publié en 1935, un gracieux roman de Jean Giono, que ma joie demeure, lève un coin de voile sur la manière de vivre et de travailler d’un groupe de paysans isolés sur le plateau Grémone au cœur du Lubéron et nuance la conception irénique d’une harmonie préétablie entre l’homme et la nature. Car le travail au champ jusqu’à la fenaison s’effectue sans joie, à cause sans doute de « la maladie de la terre, le souci permanent du paysan au fond des yeux ». En supprimant haies et bosquets pour ensemencer d’avantage, les têtes se sont vidées du souvenir des choses!

    Levé aux matines pour équiper son cheval et labourer la parcelle à contre sens du coteau, Jourdan songeait à la venue d’un homme qui soignerait la lèpre rongeant les âmes de ses congénères. Ce rêve d’histoire sainte se concrétise cette nuit là car à l’orée du bois apparaît Bobi, un fascinant jeune homme, fin connaisseur en constellations et en odeurs de tabac. Accueilli comme un prophète, «chaque fois que cet homme parlait, on avait besoin de silence après», Bobi l’acrobate de cirque s’installe à la Jourdanne en se donnant la mission de ré enchanter l’univers des paysans du plateau, d’ensemencer la joie dans les cœurs.

    Le travail a été sali par la pratique de l’accumulation monétaire au fond des armoires. Bobi indique une autre voie que la rentabilité à tout prix, une autre relation au terroir, en offrant un sac de blé, l’hiver venu, pour appeler au retour des oiseaux, en parsemant de pervenches et de narcisses la prairie, au printemps. Un métier à tisser est reconstitué à partir d’un fût de cèdre qui, confié à des mains féminines expertes, ranime des savoirs faire enfouis. L’ empathie de cet homme, apte encore à rétablir une épaule démise, atteint son objectif au retour d’un voyage accompagné d’un cerf et les fermiers alors parviennent à créer une harde en capturant trois biches, dans une forêt éloignée. A la tombée du jour, le spectacle de cette colonie sauvage est pour tous source de joie et de fraternisation autour d’un banquet qui célèbre cette prise de conscience collective qu’il faut donner à la nature environnante autant que l’on reçoit d’elle.

     que ma joie photo groupe

    Les agapes festives scelleront pourtant le destin de Bobi, héros malheureux partagé entre deux prétendantes, Aurore, une jeune vierge indomptable et Joséphine, une courtisane déjà mariée. Le désordre amoureux qui s’ensuit entache l’harmonie de la petite communauté laissant planer la menace d’un châtiment divin sur les épaules du créatif héritier de Dédale, homme de lumière confronté à son ombre, coupable d’ entacher d’un écart de comportement, l’essence même de son noble apostolat.

    que ma joie giono

    Que ma joie demeure est un hymne à la vie jusqu’aux méandres d’une route nourrissant l’horizon campagnard. Giono célèbre la nature, faune flore, couleurs et odeurs, un foisonnement auquel il faut s’ouvrir pour retrouver le chemin du bonheur. Mais aussi puissante soit-elle la terre n’est pas une déesse immuable, elle peut être façonnée de la main de l’homme. «La terre t’a fait, dit un métayer amoureux des livres, mais l’homme seul a fait les hybrides et la diversité des vergers» répond Bobi. A la suite des grands auteurs romantiques, l’écrivain manosquin dans un style élégiaque rend hommage au naturalisme, culture d’un vif sentiment d’appartenance plutôt qu’un vil instinct de propriété. Qui, victime de sa part de mystère, se détourne du partage de l’avoir, sera la proie des forces naturelles, ici, divinisées.

     


  6. Le cri du peuple

    20 août 2013 par Jacques Deruelle

    L’humaine longévité limite le potentiel de lecture de chacun à quelques milliers de livres seulement, une goutte d’eau dans l’océan éditorial. Aussi, dans le foisonnement de la production littéraire contemporaine dominée par le courant introspectif et psychodramatique, un spectre riche mais qui ne fournit de la condition humaine qu’un éclairage intimiste, le lecteur se réjouira d’appréhender, un autre type d’ouvrage reliant dans une dimension plus profondément heuristique, l’homme sujet du récit au contexte social, qui aborde l’aventure humaine au sens de l’épopée et revisite des pans oubliés ou édulcorés de l’histoire autres que ceux taillés dans le marbre des vérités officielles.

    Leurs auteurs portent sur le monde un regard étranger au narcissisme en vogue dans les lettres actuelles et témoignent de la réalité des utopies qui parfois conduisent l’engagement politique dans la cité, jusqu’à l’idéal révolutionnaire. Ils réaniment le profil de l’écrivain militant, engagé sur le terrain des enjeux politiques et soulèvent des drapeaux qui contredisent la thèse de la mort des idéologies, elle même idéologique et conservatrice, le canon d’un modèle socio-économique jugé indépassable qui dévalorise pour son inanité, toute perspective de conflit social.

    Dans la veine féconde des grands récits historiques et sociaux des légendaires feuilletonistes, Dumas, Hugo, Sue…, un roman fleuve, le cri du peuple de Jean Vautrin nous plonge dans l’intensité des journées parisiennes de Mars à Mai 1871, au cœur des arrondissements prolétaires violemment secoués par la fibre révolutionnaire issue de 1792 et 1848, défenseurs ardents de la Commune installée à l’hôtel de ville en réaction contre la capitulation honteuse du gouvernement Thiers réfugié à Versailles.

    le cri du peuple louise michel

    Désabusée par la défaite franco-prussienne, mal payée et «ballottée d’un chef à l’autre, sous-officiers taiseux, ventre à la crotte, à la colique», la troupe des premiers versaillais venue récupérer les canons parisiens de Montmartre, dépose les armes et fraternise avec les insurgés. Premier succès emblématique d’un soulèvement qui réconcilie la province rurale à la capitale ouvrière. Au nombre de ces mutins, le capitaine Antoine Tarpagnon, énergique gascon au sang chaud, s’enflamme pour une égérie de barricade, Gabriella Pucci dit caf’conc, chanteuse réaliste à la saisissante beauté entretenue par un caïd de la pègre Edmond Trocard dit la Joncaille. dont il veut s’emparer au péril même de sa propre existence…

    Digne émule d’Eugène Vidocq, Horace Grondin, sous-chef de la sûreté est l’autre figure clé du roman. Géant ténébreux, capable «de prendre de l’ascendant sur quiconque par la seule visite de ses yeux» cet ancien notaire, forçat condamné à tord et donc, familier du milieu dont il traque la criminalité, pourchasse l’ex capitaine qu’il accuse d’un abominable assassinat.

    le cri du peuple gustave

    Roman noir polymorphe, le cri du peuple est dominé par une intrigue policière qui se déploie dans le tortueux dédale des bas fonds parisiens peuplé de figures interlopes et de crèves la faim, Caracolle, Trois clous, Marbuche, la Chouette… Il met en exergue le rôle insurrectionnel du petit peuple, artisans et ouvriers, femmes et enfants dont les vies secouées d’espérance «se mêlent aux grandes renversades de l’histoire», attachées jusqu’au voyage final «la Commune ou la mort!», au destin des hérauts idéalistes de la Commune, le peintre Gustave Courbet qui démonta la colonne Vendôme, symbole monarchiste, l’écrivain Jules Vallès fondateur d’un journal dont l’intitulé est l’éponyme du roman et l’impétueuse, Louise Michel la vierge rouge dont l’autorité naturelle aiguise la foule.

    Jean Vautrin cisèle en orfèvre, le pittoresque des portraits et des caractères: «il sifflotait pour se rafistoler l’air d’un fameux lapin… une fille un soldat, la jeunesse marchait par brochettes, un jupon une camisole deux casquettes, joyeuses guirlandes… j’ai un peu bu parce que j’étais gai et après j’ai beaucoup bu parce que j’étais triste…» et émaille les dialogues, d’expressions réalistes voire burlesques, l’argot particulièrement expressif de la pègre: «j’suis ton guignon, et j’vais t’larder… tiens v’la du chasse-brouillard d’alambic… j’ai résisté au jeune, à sodome, à la carruche, j’aurais pu le débrider avec ma vaisselle de poche… deux francs le chassepot, j’ébouillante pas les prix, j’suis patenté… l’amour mon petit trognon, tu peux éteindre ton gaz, y viendra pas…»

    le cri du peuples photo jean vautrin

    Désigné comme mouchard, Grondin, gravement blessé par des émeutiers doit la vie à son accueil dans le taudis d’un chiffonnier et à sa femme «à l’haleine puante», incarnation parfaite de cette lie de la terre qu’il eut jadis méprisé. Cette épreuve achèvera la conversion du policier à la cause du peuple contre l’ordre bourgeois, car «ceux qui sentent mauvais valent bien ceux qui se parfument» et parce que la fabrication de la misère aux portes de Paris a une cause politique, «l’action des Préfets de police qui à force de se servir du balai ou de la trique ont mis les indigents dans une épouvantable misère et crée des ateliers de rancune…». La métamorphose de Grondin témoigne de la force des effets de la prise de conscience!

    Le peuple des ruelles, des ateliers et des boutiques mobilise une troupe de dix mille combattants mais c’est une armée reconstituée de cent trente mille soldats dont nombre de prisonniers libérés par Bismarch, qui déferle sur Paris pour éteindre le foyer révolutionnaire. A l’arrivée des Versaillais sur les barricades, la Commune fait fusiller une vingtaine d’otages, principalement religieux dont l’Archevêque de Paris, offrant à Thiers l’occasion d’une répression sanglante. Les communards, les sympathisants, les suspects, les hommes, les femmes, les enfants seront massacrés, dans une effroyable boucherie. «Les artistes confondent l’oiseau de rêve avec la fumée de leur cigare» constate amer Jules Vallès. «Croire qu’après l’estomac vide des pères, les fils connaîtront le ralliement des cœurs, qu’ils obtiendront des patrons de meilleures conditions de travail, quelle utopie!» Des propos qui, émanant d’un journaliste romancier, semblent fermer le ban du processus révolutionnaire.

    le cri du peuple jules

    Réfugié à Londres, Vallès écrira la chronique de cette sanglante étape de l’histoire de France, de ce sacrifice collectif au nom d’un idéal. La somme narrative de Jean Vautrin rend pareillement hommage aux réprouvés parisiens, solidaires jusqu’au peloton d’exécution. Un sacrifice qui interroge sur la grandeur du combat que l’homme est capable de mener, dans le dépassement absolu de sa propre personne, celui des communards, à l’égal de celui des canuts de Lyon ou plus tard, des résistants à l’oppression nazie. 


  7. La séparation

    9 juillet 2013 par Jacques Deruelle

     la séparation livre

    Le romancier emprunte parfois la voie de l’étalage intimiste, et se déjoue des pièges du narcissisme par la distanciation. Ainsi, Hervé Bazin à travers sa trilogie, vipère au poing, la mort du petit cheval ou plus encore, le cri de la chouette a su donner valeur universaliste à la dramaturgie familiale, entourant son récit d’une ironie mordante, donnant corps aux grands mythes freudiens, vécus par lui sur le grill des relations domestiques dominées par la figure maternelle.

    La séparation traduit le même besoin de témoigner de l’ineffable d’une trajectoire personnelle douloureuse, pour en expurger autrement que par la soupape de la dépression, le traumatisme. C’est un roman écrit sur le fil de la tension d’une expérience bouleversante, la chronique émouvante et sincère d’une rupture conjugale.

    Une main qui se dérobe au théâtre donne l’alarme et Dan Franck interprète intuitif du langage du corps sait que «quelque chose de grave s’est passé» qui vaut cette soudaine mise hors jeu de l’intimité complice. «Je suis amoureuse d’un autre, mais il ne s’est rien passé!». L’épouse déroule ainsi aux yeux de son écrivain de mari jugé trop «absent» du couple, le jeu du chat et de la souris, et redevient le centre d’intérêt, suspendant le destin de la famille à ses seuls choix, à quelle moment consommer la tromperie, programmer son départ pour enfin balayer tout compromis sur la garde des deux enfants.

    L’auteur oscille entre l’esprit chevaleresque de celui qui ne veut ni haïr ni rapetisser celle qu’il a tant aimé et le sens du réel qui commande de ne pas subir les caprices d’un conjoint immature. Les voyages de réconciliation échouent, les inflexions comportementales issues de l’introspection demeurent sans effets sur la trame conjugale. «Tu es la personne que j’aime le plus au monde mais je ne veux plus faire l’amour avec toi», cette confession paradoxale de l’épouse sonne le glas de la vie de couple tout en enrobant l’écrivain d’un zeste de reconnaissance.

    la séparation dan franck

    La séparation ne serait au fond qu’une déchirure narcissique guérie par le temps si elle ne bouleversait pas d’avantage, le fondement même de la filiation. Car la rupture consommée conduit à la perte de substance du statut paternel. Surtout si l’on décide, éclairé par sa propre expérience d’enfant de divorcé, de ne pas demander au fils aîné de choisir, «pour ne pas lui pourrir l’avenir». Il faut donc se résoudre à l’affaiblissement prévisible du lien paternel, à la rupture de l’ attachement fusionnel avec le fils aîné élevé au domicile de l’écrivain pendant 7 ans, tandis que le cadet encore nourrisson grandira dans les bras d’un autre, selon une navrante perspective, car les enfants au bout de cette histoire, subiront le sort des victimes du partage en fonction du primat matriarcal.

    Dan Franck rend compte avec intégrité de l’escalade des événements et des tensions vécues par un couple en crise et s’efforce à la loyauté de celui qui veut comprendre son conjoint plutôt que de le méjuger. Mais l’apaisement n’est pas l’issue la plus probable d’une volonté de rupture unilatérale. La dépossession du sentiment paternel est un trop lourd tribut payé aux tergiversations égocentriques et désinvoltes d’un conjoint énamouré. La tendresse ne peut rien contre la passion ou l’exaltation et la construction d’une famille pèse de peu de poids, constate amer, l’auteur. Mais traduire cette expérience éprouvante en récit d’intériorité dédié à ses enfants ne peut que porter ses fruits sur le champ des justifications humaines, pour sa compréhension.

     

     

     

     

     


  8. La femme de nos vies

    17 mai 2013 par Jacques Deruelle

     la femme couverture

    Le pouvoir féminin est toujours à l’origine de la construction identitaire, et pour l’évolution d’une destinée, la figure tutélaire qui stimule en nous l’intelligence et la confiance en soi est une puissante ressource ou un profond handicap s’il s’agit d’une force démoniaque, suscitant le bouclier du rejet, de la haine et la posture défensive d’adversité au monde.

    Au cours de la deuxième guerre mondiale, l’Allemagne nazie fut le théâtre des pires atrocité et le berceau de monstres ordinaires dans un contexte social déshumanisé. L’idéologie nazie, en détruisant tant d’innocentes victimes a aussi marqué du fer rouge de l’infamie, enfants et petits enfants des bourreaux. Dans un régime marqué par la soumission généralisée, il y eut bien peu d’acteurs héroïques et rebelles capables en se jouant des programmes de purification de la race germanique, de sauver les catégories menacées d’extinction.

    Ces questions existentielles dans cette tragédie irriguent le dernier roman «la femme de nos vies» de Didier Van Cauwelaert qui nous révèle avec un art consommé de l’alternance du grave et du léger, l’étendue des faux semblants à l’origine parfois de la construction identitaire. Le narrateur, héros du roman, David Rosfeld, au début de la guerre garçon de ferme et autiste léger est abandonné à l’âge de 15 ans par ses parents moyennant prime, à Hadamar, un établissement pour handicapés physiques et mentaux condamnés à l’euthanasie par le régime nazi.

    En 1941, Ilsa Schaffner, une éminente physicienne dirige une école d’enfants surdoués Juifs, censés travailler à la fabrication de la bombe atomique, à titre expérimental tant le nucléaire est dénoncé comme une science juive.

    Ces petits cerveaux d’exception échappent ainsi à la mort toutefois, Ilsa a intégré dans son groupe le jeune garçon vacher en question, un adolescent sensible mais inculte en usurpant l’identité d’ un petit génie de la physique nucléaire mort gazé. Amoureux de celle qui lui sauve la vie et possédant «l’intelligence du cœur», David pour la séduire, s’impose dans ce milieu stimulant de surdoués et se métamorphose en véritable physicien brillant et inventif. Après la guerre il deviendra même l’assistant des plus grands, Einstein, Bohr, Higgs…

    David retrouve Ilsa 70 ans plus tard, dans l’ancien centre d’extermination des handicapés de l’ Aktion T4, transformé en hôpital. Au chevet de la vieille dame, sa petite fille Marianne, avocate trentenaire emplie de haine tant la révélation du passé nazi de sa grand mère a empoisonné la naissance et ravagé la carrière. Avec la patience du psychanalyste revisitant une histoire familiale, David l’ octogénaire, au moyen du récit circonstancié de son aventure va rétablir l’image de la physicienne salie par les accusés du procès de Nuremberg, qui sauva une élite à la barbe des nazis et son pays menacé d’atomisation. A son tour, Marianne connaîtra une métamorphose en empruntant le chemin de la résilience.

    la femme auteur

    Didier Van Cauwelaert ( un aller simple, hors de moi, les témoins de la mariée, la demi-pensionnaire, le journal intime d’un arbre…) a le don d’évoquer d’un ton primesautier, des pans méconnus de l’Histoire, ici le programme nazi d’élimination des handicapés en chambre à gaz, entrelaçant son récit d’itinéraires individuels mus par les ressorts de la survie, qui se forgent une destinée. Il évoque la récupération depuis les camps de prisonniers des scientifiques allemands nazis, spécialistes de l’armement par les États Unis et l’Union Soviétique déjà rivaux, et l’héroïne qui refuse cette collaboration livre au lecteur un témoignage poignant et accablant de sa détention en Russie.  Toujours aussi prolifique quand il aborde les enjeux de la connaissance scientifique, la physique nucléaire cette fois et l’aventure de la recherche du boson, une particule élémentaire à l’origine de la matière, l’auteur parsème le récit de ses touches humoristiques: «elle était sujette au courant d’air, c’est une tempête qui allait s’abattre sur elle…, j’ai remplacé les veaux par les génies…, j’allai incinérer le femme qui m’a sauvé du four». La fertilité du romancier ne vise qu’un seul cap, la culture du bonheur « qui ne doit pas être un défaut de blindage». «Vos priorités, les problèmes, votre ami les crée pour exister à vos yeux…, la peur de blesser ceux qu’on aime en ouvrant notre cœur, ils ont plus mal de nos silences». Comme un informaticien réinitialise un programme d’ordinateur, Didier Van Cauwelaert décode et réoriente l’âme de ses personnages.

    Nb: au lecteur avisé de découvrir le motif qui maintint en vie la centenaire!


  9. Grâce et Dénuement

    11 février 2013 par Jacques Deruelle

    Nous menons notre existence civilisée en nous accommodant de deux extrêmes, l’amour envers les proches et la peur de «l’étranger» et nous aimons ou rejetons nos semblables selon le degré de leur intégration dans le cercle familial, professionnel ou géographique. La profession, le mode de vie aussi nous identifient tout en créant les conditions de notre isolement. Notre regard ne porte pas au delà d’une colline et parfois même notre propre voisin nous est parfaitement étranger. Nous nous qualifions et qualifions les autres, mais ce besoin d’identification est parfois disqualifiant, lettré ou illettré, travailleur manuel ou intellectuel, blanc ou noir, petits chanteurs à la croix de bois ou petits Roms laveurs de vitres de voitures.

    Comment rompre les préjugés nés de ces barrières entre les différents groupes sociaux? En rencontrant l’autre, cet «étranger» autrement que par le truchement des voyages organisés en forme de cartes postales rangées au magasin de souvenirs ethnocentriques. Et le livre est un puissant moyen de voyager sans déplacement aucun, dans l’univers d’autrui. Un moyen de transformation de l’idéologie en compréhension de la complexité et son corollaire, l’esprit de nuance, pour l’auteur enquêtant, comme son lecteur découvrant un autre espace que le sien et la valeur de l’altérité. La fraternité peut jaillir à mesure que la réalité vécue par «l’autre» se dévoile et que reflue la croyance en la protectrice défiance de principe.

    Or rien n’est plus révélateur de nos projections mentales stéréotypées qu’un campement de gitans installé dans nos murs, sur un terrain vague.

    Le roman d’Alice Ferney «Grâce et Dénuement» est le récit d’une expérience humaine rare, presque une transgression sociale. Une famille de gitans installée en caravanes, dans un jardin désaffecté sans eau ni électricité, reçoit la visite d’une bibliothécaire venant… faire la lecture aux enfants du campement. Esther (étoile en vieux Persan, un signe!) parvient au bout d’un an de rencontres chaque mercredi, à convaincre Angéline, la patriarche du camp, veuve usée pour avoir tout donné à ses cinq fils, entourée de quatre belles-filles et leur enfants et qui, vaincue par tant de persévérance féminine désintéressée, accepte l’intrusion.

    Sous l’œil goguenard des pères et méfiant des mères -tous parents illettrés craignant en fait une dépossession avec le sentiment confus de sa nécessité-, Esther entame ses séances de lecture à voix haute sur une couverture jetée par terre, au centre du campement, afin que nul n’en ignore. Un lieu ouvert destiné à vaincre les suspicions maternelles mais dédié, et non loin du feu car on est en hiver. «Le voyage de Babar, la petite sirène, Poussette», et autres contes emportent très vite l’adhésion de la petite communauté gitane, et le silence se fait pendant l’heure de la séance, bientôt transportée, quand la froidure s’accentue, dans l’habitacle de la voiture de la lectrice, et ritualisée chaque semaine, puis les discussions s’amorcent et les questions fusent à mesure que l’imagination déborde, à la découverte d’un monde inconnu jusqu’alors d’images et de mots exprimés avec chaleur et conviction.

    «La vie ne suffit pas» dit Esther à Angéline et, lu à voix haute, le livre fait passer bien des messages qui bientôt fascinent à leur tour les parents, considérant avec respect le soir, dans le roulotte, celui chapardé tel un trésor, par leurs enfants.

    Comme Angéline, Esther fait don d’elle-même sans contrepartie et gagne par sa ténacité la confiance du clan féminin, devenue fille de l’une et sœur des autres. Aussi remuera t-elle ciel et terre pour scolariser Anita, âgée de huit ans contre la volonté d’une Mairie qui se bat pour l’expulsion du campement, de la directrice peu désireuse d’encombrer sa classe d’un «cas difficile» et même de la maman à la peau mate et aux tenues colorées, exposée sur sa différence, à l’humiliation du regard désapprobateur des «gadjés*», à la sortie de l’école.

    grace alice

    Les éboueurs, sur consigne ne passent jamais aux abords de ce campement sauvage et les rats qui s’enhardissent aux basques des caravaniers sont simplement chassés du pied. Les fils d’Angéline, les « mâles », font de la ferraille, chapardent aussi et trompent le désœuvrement en astiquant leurs camions vecteurs d’échappatoires. Ils sont en famille, à l’image de la société, fidèles ou volages, tendres ou violant. Leur fierté, leur orgueil naturel empêchent qu’ils se plaignent d’être niés par les institutions, des portes toujours fermées à l’hôpital, à la maternité, à l’état civil de la mairie, à la gendarmerie, quand un fils vient au monde, quand un autre est renversé par un chauffard.

    Ni aires publiques d’accueil, ni logements, ni travail, ni RMI ne sont pour les gens du voyage. A une époque où la «lutte contre les flux migratoires» est érigée comme une priorité des politiques publiques, l’ouvrage d’Alice Ferney démontre, sans rien masquer de la rudesse des conditions de vie des gitans, et de sa violence intrinsèque, que l’illettrisme de la misère caractérisant une communauté et sa discrimination par le réseau des institutions se nourrissent l’un de l’autre en un cercle vicieux!

    Esther, ancienne infirmière, épouse comblée d’un architecte, à la féminité redoutable fait localement le pied à cette iniquité et découvre une famille possédant une tradition religieuse, une culture, des valeurs, capable de partager une poule au pot avec des SDF un soir de Noël et de vénérer l’ancien, jusqu’à sa mort.

    «Dans la guerre»: sur les pas de Jules, un paysan Landais et son chien Prince, parvenait, de 1914 à 1918, à travers le particularisme d’une destinée, à appréhender l’ immense monstruosité, la première guerre mondiale. «Grâce et dénuement» le second livre que j’ai lu d’Alice Ferney révèle un monde de passion qui est le nôtre. Et sous la froide description des comportements, un principe émerge du chaos: la connaissance est source de compréhension et l’ignorance, source de rejet.

    grace dans la guerre

     

    *Gadjé (ou gadjo), les gitans nomment ainsi celui ou celle qui n’est pas des leurs.

     

     

     


  10. Un héros

    20 octobre 2012 par Jacques Deruelle

    Toute famille est le produit d’une classification, père, mère, fils, fille, synonyme d’identification à un jeu de rôles. Ces mots clés recouvrent des postures identitaires et symboliques, des repères idéologiques destinés à donner du sens, à la base de notre humanisation.

    Or le pouvoir d’imposition parental ou ses carences peut s’écarter de l’idéal-type au point d’aboutir au sacrifice d’un fils aîné victime d’un véritable parcours de combattant dans sa quête existentielle. Il faut du courage à Félicité Herzog pour mettre à nu les ressorts intimes d’un naufrage familial masqué jusque là par une puissante mythologie, à travers son livre, «un héros», opposant à la force du mythe qui déréalise celle de la création littéraire qui redonne au récit sa forme humaine et décode le vécu et ses traumatismes.

    De ce tableau familial acidulé émerge Marie Pierre de Cossé Brissac la figure maternelle, Directrice de l’Unesco agrégée de philosophie, qui s’est érigée en modèle d’intelligence et de culture en omettant de livrer à sa progéniture les clés d’un développement harmonieux, inapte à s’extirper de son milieu intellectualisant pour pénétrer le monde de l’enfance et de l’adolescence. Un exercice maternel de démultiplication avorté ici faute d’affichage d’un tendre dévouement éducatif délégué aux seules nurses et aux pensionnats religieux, une lacune qui se reproduit à chaque étage de la lignée.

    Marie Pierre s’est émancipée d’une existence de riche châtelaine vouée aux mondanités en épousant Simon Nora (anagramme de Aron) militant communiste, futur conseiller des princes et concepteur avec Jacques Delors du projet de «nouvelle société» enterré sous Pompidou, pour tenter une expérience féministe et conjurer l’ antisémitisme pro allemand de son propre père, le Duc de Brissac.

    En seconde noce, elle se marie avec Maurice Herzog, le Secrétaire d’État aux sports du Général de Gaulle, auréolé de sa victoire, une première sur l’Annapurna, un des plus haut sommet du monde, et renoue à travers cette alliance prestigieuse avec ses racines.

    Mais sitôt la figure tutélaire du Général disparue, cette union entre une aristocrate surdouée et un aventurier parvenu au sommet d’une carrière politique puis d’homme d’affaires influent apparaît contre nature et se dissout.

    Félicité la puînée n’a éprouvé dans son inventaire des repères familiaux que l’image d’un père rare et malsain, à la sexualité obsessionnelle, pour qui le corps de sa propre fille s’apparente aux objets sexués immortalisés par le photographe David Hamilton, un conquérant jusqu’au boutiste au mépris de la fraternité de cordée, boulimique de sa propre légende inscrite dans la chair boudinée de ses extrémités, devenu administrateur de sociétés et du CIO mais aussi trouble protecteur de jeunes filles au pair ou d’étudiantes en quête de séjours linguistiques.

    L’auteure désavoue enfin l’admiration quasi filiale que Maurice Herzog développe pour son nouveau mentor, Jean Marie Le Pen croisé lors d’un dîner, une flétrissure qui rappelle l’indigne posture vichyssoise des grands parents pendant la seconde guerre mondiale, quand le curé et le maire du village montraient seuls l’exemple de la vertu en faisant traverser la ligne de démarcation proche aux réfugiés.

    Comme «des gens très bien» d’Alexandre Jardin, auquel sur ce thème, il s’apparente, «un héros» a pour fonction aussi de purger de ses faux semblants l’historiographie familiale et permettre à la mémoire d’exercer sa résilience. Mais, hors ces quelques bribes fécondes, l’histoire de la collaboration par affinité idéologique entre l’aristocratie industrialo-financière, son personnel politique, tous détenteurs de bibliothèques garnies  d’ouvrages à croix gammées,  le pétainisme et le nazisme reste à écrire.

    Toute mythologie révèle des comportements archaïques, notamment des infanticides comme chez les premiers Dieux Grecs dont Cronos, ingurgitant ses enfants pour demeurer sans rival. Chez les humains dépourvus d’empathie, l’infanticide peut résulter d’un processus inconscient d’abandon.

    Laurent Herzog le fils aîné conçu pour perpétuer la suprématie aristocratique ne parviendra jamais à se hisser à la hauteur de ses modèles parentaux, sombrant très tôt dans le délire mystique, la confusion mentale  infligeant même des punitions à sa jeune sœur en portant atteinte à son intégrité physique.

    Atteint d’une schizophrénie demeurée sans soins, il ira se jeter dans le vide du haut d’un pont échappant miraculeusement à la mort, dans une tentative qui évoque un double échec, celui d’une traversée issue du modèle maternel et celui d’une ascension tirée du modèle paternel. Alors, les tourments et les déchirements émotionnels de ce frère tour à tour aimé de sa sœur puis craint et fuit, victime du désintérêt de sa famille et en proie à ses fantômes, hôte des cliniques psychiatriques, fugueur, aventurier des sous-bois et vagabond conduit inexorablement cet être fragile vivant dans l’insécurité permanente, à la crise cardiaque, fatale à l’âge sacrificiel de trente quatre ans.

    Pour la narratrice, héroïne de ce roman familial qui a su échapper aux risques de la dissociation mentale entre fascination juvénile pour les apparats et la magnificence de la châtellenie de Brissac, la profondeur des bois, le mystère des marais, et le pressentiment vital d’un monde ancien et dépassé collectionnant des trophées de chasses, pauvres emblèmes mortifères, trouver une place éminente dans le monde social en quo-dirigeant une filiale d’Areva, une fois frottée, à la fois forte de son patronyme et fragilisé par lui, aux réalités de l’entreprise néo-libérale américaine, anglaise et française, le triptyque de l’excellence commerciale,  pour fonder un foyer comprenant trois enfants, l’enjeu, contre le cycle accidenté de sa propre lignée  est de réussir d’avantage le défi de sa propre transmission que la tradition familiale  de glorification de soi.