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  1. Check-Point

    3 juin 2015 par Jacques Deruelle

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    Une équipe médicale intervenant contre la malnutrition en Afrique, soignant des réfugiés entassés dans des camps ou distribuant des colis de victuailles aux enfants victimes de la guerre au Proche-Orient ou en Europe forment des images valorisées par les médias de l’action humanitaire. Les ONG ont en effet bonne presse, possèdent des moyens financiers qui en font des acteurs d’importance sur le lieu des catastrophes, le théâtre des conflits internes ou des guerres. Mais cette interventionnisme croissant, quand il est même question aujourd’hui de sacraliser en droit le devoir d’ingérence,  pose le problème de l’efficacité des politiques étrangères étatiques pour résoudre les crises internationales. L’humanitaire n’est-il pas devenu le cache misère des méfaits des politiques économiques impérialistes, l’expression de l’incurie des organisations internationales gouvernementales? Quelles répercussions cette réflexion citoyenne engendre t-elle sur l’acteur de terrain chargé de poser le pansement sans guérir la plaie et qui constate, bouleversé dans sa conception de la neutralité, que les politiques demeurent le plus souvent frappés d’inertie dans leurs calculs face aux souffrances subies par les populations, au Rwanda en Bosnie ou en Palestine…

    Ces interrogations imprègnent le dernier roman de Jean-Christophe Rufin, relatant une course poursuite en camions de cinq humanitaires chargés de livrer une aide matérielle aux réfugiés musulmans d’une mine, sur les routes dangereuses de Bosnie au plus fort des combats de 1994. Lionel,  grand fumeur de joints et chef dépassé de la mission, Maud jeune idéaliste bientôt déniaisée, Vauthier,  une mouche des Services Secrets, Marc et Alex anciens militaires aux motivations inavouées. Et si le convoi humanitaire dissimulait autre chose que des couvertures et du chocolat …  Sur les terres glacées de l’ex Yougoslavie parsemées de points de contrôles souvent périlleux, menacés par les luttes intestines des paysans et villageois  en guerre,  deux véhicules catarrheux  offrent le spectacle d’un  huis clos irrespirable chargé de rivalités puis de haine…

    check point katiba

    Dans Katiba, l’auteur orchestrait une manipulation afin de neutraliser un chef d’Al Qaida depuis une agence de renseignements, la Providence. Dans le parfum d’Adam, la même agence coordonnait une enquête visant à déjouer un complot planétaire contre des foyers de pauvreté, émanant d’une secte d’écologistes dévoyés. Jean Christophe Rufin éclaire avec aisance et sans ostentation la complexité de ses galaxies passées, les enjeux  de l’action humanitaire dans les conflits armés, les dérives de l’écologie militante, le jeu subtil et marionnettiste des Services de renseignement. Des protagonistes attachants ou inquiétants, des héroïnes séduisantes traversent ces intrigues policières et amoureuses palpitantes et forment le carnet d’aventures brillant d’un romancier enquêteur prolifère à l’image d’un autre maître du suspense, John Le Carré.

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  2. Quinquennat

    30 mai 2015 par Jacques Deruelle

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    Depuis que le capitalisme bourgeois domine le terrain politique, les scandales politico-financiers n’ont pas connu de vrais décrues nonobstant les promesses d’en terminer avec la corruption des élites claironnées au plus fort de chaque scandale. De Panama à Clearstraem en passant par les frégattes de Taïwan, la litanie des affaires n’est pas prête de s’éteindre si l’on en juge par la disparition de l’intégrité comme valeur cardinale d’une fonction politique qui se professionnalise et l’indifférence tangible des citoyens vis à vis des entorses à la probité des politiques chevronnés, épinglés ici ou là par les Tribunaux. L’enrichissement malhonnête des puissants, n’est pas vraiment stigmatisé par le plus grand nombre ni perçu comme une offense majeure à la démocratie. L’émoi du public sera de courte durée et le feu aussitôt éteint par les propos lénifiants du politique suivis d’une réforme en trompe l’œil. Le désir d’enrichissement personnel et la capacité de transgression dans ce but habitent peut-être le tréfonds de beaucoup de nos concitoyens. Le romancier Marc Dugain est un témoin acéré de ce manège politique. Le deuxième volet de sa trilogie de l’emprise, « Quinquennat » constitue en effet un révélateur puissant et salvateur des pratiques en réseau des élites françaises reliant politiques, hommes d’affaires et services secrets, d’une plume qui s’est déjà frottée avec aisance à la Russie de Poutine (une exécution ordinaire), à l’Amérique de Kennedy (la malédiction d’Edgar) où la fiction parait si richement documentée qu’elle réfléchit la réalité à s’y méprendre…

    Candidat du centre droit Launay est élu Président de la République récompensant d’un maroquin aux Finances, Lubiak, son rival de parti évincé. Mais d’emblée la guerre de succession s’ouvre entre les deux hommes mobilisant l’arsenal des services secrets, la complicité des patrons de firmes industrielles, énergétiques et d’armement, la maîtrise des grands contrats vecteurs de rétro-commissions. On croise Lorraine, une agent de la DGSE manipulée par sa hiérarchie, Térence Absalon  journaliste d’investigation pistant un fait-divers survenu opportunément entre les deux tours, une première dame dépressive depuis le suicide de sa fille aînée et mise sur écoute par son mari, un intermédiaire tout puissant  des contrats avec les Émirats. Les intrigues s’entremêlent mues par deux ressorts, la volonté de puissance et d’enrichissement. On jugerait le scénario d’un cynisme outrancier si la Russie et les USA avaient le monopole des pratiques paranoïaques du commandement. Or l’infusion se répand dans les États européens et l’actualité des écoutes de dirigeants occidentaux par exemple, ne vient guère rehausser ce tableau noir du pouvoir et ses élites, dans l’attente de la conclusion future de l’auteur.

    quinquennat dugain

        

     

     

     

     

     

     

     

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  3. La compagnie des spectres

    14 mai 2015 par Jacques Deruelle

    la compagnie affiche

    Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les souffrances des victimes ont été refoulées par le bulldozer de la normalisation politique et la Justice encore foisonnante d’ivraie pétainiste n’a guère favorisé la mise à jour des actions sordides de la collaboration. Quand le fonctionnement social choisit de taire l’infâme passé au lieu de le dénoncer publiquement, la raison est-elle du côté des lâches innombrables qui s’accommodent de tout  ou du fou qui s’insurge seul contre l’amnésie générale!  Erasme fit en son temps l’éloge de la déesse folie pour son aptitude à dénoncer les turpitudes de deux strates dominantes, la courtisanerie et le haut clergé.  Lydie Salvayre exalte aussi à sa manière la déraison en signant en 1994, un huis-clos tragi-comique, la compagnie des spectres.

    Dans un appartement encombré et insalubre comme la caverne de Diogène, Rose et sa fille Louisiane reçoivent la visite d’un huissier venu pratiquer une saisie conservatoire. Tout au long de l’inventaire de chaque pièce traversée, Rose qui  tient l’homme de loi pour un envoyé de Darnand le chef de la Milice en 1943, l’abreuve d’injures et de soliloques et veut le jeter dehors empêchée par sa fille en lutte pour la sauvegarde des convenances du présent. Un jeune frère massacré par deux miliciens sur une dénonciation calomnieuse en 1942,  une mère venue demander justice au Maréchal en personne à l’Hôtel du Parc, humiliée par la police vichyste, ces deux tableaux de larmes et de sang ont rivé à jamais le cerveau de Rose au  passé maudit, à la dramaturgie toujours vivante. En 1994, les collobos, Pétain qu’elle appelle Putain, Darnand ou Bousquet sont pour la démente, encore aux basses œuvres. Comment peut-il en être autrement dans un pays ou les rideaux sont tirés sur les méfaits des séides du régime vichyssois, où les propos les plus ouvertement antisémites au café du commerce sont couronnés de succès! Conçue un soir d’étreinte avec un Antillais, en séjour psychiatrique, Louisiane qui n’a que dix huit ans s’est enfermée bon gré mal gré dans le scénario maternel pour tempérer ou annihiler les effets dévastateurs des troubles mentaux et comportementaux. A la conclusion pourtant, mère et fille d’un même élan se rebellent…

    la compagnie lydie

    D’une plume incisive Lydie Salvayre consigne le souvenir d’exactions épouvantables dans une période noire ou l’inertie de la population agenouillée devant un vieillard indigne surnommé le père de la nation avait favorisé l’ascension des natures les plus intolérantes, cupides et sanguinaires. Elle accompagne le retour du refoulé de récits cocasses alternant le cru et le châtié, selon que la folle maman nourrie dans sa réclusion de saines lectures manie la crème du proverbe ou l’obscénité tapageuse. Le récit  théâtralisé via la triple unité d’action de temps et de lieu  confirme l’appétence de son auteure pour les psychés abracadabrantesques, frappées de plein fouet par les ravages de l’Histoire. 

     

     

     

     

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  4. L’annonce

    25 février 2015 par Jacques Deruelle

    l'annonce page

    Une  petite annonce dans la rubrique rencontre du chasseur français peut-elle conduire à trouver l’âme sœur? C’est à 46 ans le pari de Paul un agriculteur désireux de fonder un foyer dans sa ferme isolée du Cantal où cohabitent deux oncles octogénaires et sa propre sœur Nicole tous célibataires endurcis. Annette d’Armentières a pris le risque à 37 ans de lui téléphoner et de le rencontrer à mi-chemin dans une cafétéria, pour se relever d’une dépression engendrée par la violence relationnelle de son concubin alcoolique désormais incarcéré. Lui a parlé plus que de coutume comme pour conjurer la crainte de l’échec, elle a caché ses blessures, regardé ses mains inconnues solides et prévenantes sans pulsions malvenues, espéré trouver la guérison en quittant le Nord avec son fils de 11 ans et tenter crânement l’expérience d’une vie nouvelle. Mais la Nicole n’est pas disposée à laisser entrer une étrangère au sérail qui entame son leadership et les oncles goguenards forment un obstacle à son accueil. Annette parviendra-telle a déjouer l’hostilité tacite des anciens de la famille et à s’implanter auprès de Paul seul à lui offrir une place sur le plan affectif?

    Marie-Hélène Lafon déroule le fil d’une rencontre entre deux espérances, celle de rompre avec l’atavisme du célibat pour lui, celle de croire à la possibilité d’une maison de douceur pour elle. Paul et Annette ont pour accéder à leurs désirs, quelque chose à donner et quelque chose à recevoir. Réinventer les gestes du corps n’est alors pas une barrière insurmontable. L’un est victime du déclin de la communauté rurale qui n’offre plus de perspectives de mariage, l’autre de l’échec d’une liaison dans son milieu d’appartenance, mais l’intimité et la symbiose peuvent naître parfois de rencontres aux formes inédites qui remisent au second plan la question de l’attirance réciproque. Le passage à la concrétisation d’une annonce est le gage d’une volonté commune de se dépêtrer du passé en tentant l’expérience du partage d’une vie étrangère. La pierre d’achoppement provient de l’entourage gardien de l’orthodoxie communautaire.

    L’auteure dépeint avec délicatesse deux êtres qui s’apprivoisent mutuellement sur fond de préjugés et de rupture avec la tradition rurale. Les conflits de territoire, la cuisine, l’étable ou le potager sont des symboles identitaires dont seule l’empathie parvient à triompher. Éric fils d’Annette fera son nid auprès de Lola la chienne accorte de la ferme pour gagner en aplomb et trouver sa voie. Dans le creuset d’un foyer reconstitué, des tranches de vie se déploient parfaitement trempées dans la réalité.

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  5. Joseph

    6 février 2015 par Jacques Deruelle

    joseph couv

    Depuis François le Champy, la petite fadette ou la mare au diable, trois romans de Georges Sand célébrant la terre berrichonne, ses légendes et la vie rustique de ses habitants, la vision du monde paysan en littérature s’est beaucoup transformée. Nulle idéalisation du terroir chez Zola dans la terre qui dépeint au contraire un espace étouffant tout imprégné d’intentions morales délétères. A l’inverse, Maurice Barrès  exalte le sol nourricier et ses artisans, incarnations vivantes des valeurs patriotiques (la colline inspirée). Plus tard, Giono célébrera les forces vives de la nature dont les acteurs deviennent parfois les jouets (que ma joie demeure*, colline**) et Maurice Genevoix campera des personnages pittoresques emblématiques de la ruralité (Raboliot).  Alors que celle-ci tend à se raréfier dans l’économie nationale, son identité demeure pour l’écrivain contemporain un sujet permanent d’intérêt portant témoignage de traditions encore vivaces (Christian Signol, Jean Carrière,…) ou reflétant un talent d’observateur relié à l’enfance. Avec Joseph son dernier roman, Marie-Hélène Lafon appartient à cette ultime catégorie d’écrivains photographes à la manière d’Annie Ernaux dont les ouvrages forment des instantanées sociologiques qui jamais ne trahissent leur sujet, les milieux modestes et les vies ordinaires, faussement anodins.

    joseph paysan

    Employé d’élevage permanent hébergé à la ferme, Joseph incarne une espèce d’ouvrier agricole en voie de disparition, un de ceux qui secondent fidèlement leur patron sans tenter jamais de devenir un jour exploitant ni même de fonder foyer. A cinquante neuf ans il demeure irréprochable dans l’entretien des étables et le soin aux bêtes et son physique rugueux ne le trahira pas jusqu’à sa prochaine destination, une chambre réservée à la maison de retraite de Riom. Son frère jumeau Michel s’est éloigné en étranger pour prospérer comme patron d’un café en Normandie. Joseph a connu la déchéance alcoolique à la trentaine à cause d’une femme intempérante qui l’a plaqué un beau jour pour un représentant de commerce. Une faille héréditaire dont il a échappé à l’issue de trois cures. Après sa toilette du soir au lavabo de l’arrière cuisine, l’ouvrier mange la soupe à la table de la patronne, regarde la télé distraitement, fasciné surtout par le patinage artistique puis s’éloigne dans la discrétion inhérente à son statut vers sa chambre pour se frotter aux vieux souvenirs, le point fort de sa scolarité, le calcul mental, une fierté secrète dont découle sa mémoire prodigieuse des dates, mais aussi  l’insécurité du foyer maternel tourmenté quand le père avait trop bu.

    joseph auteure

    D’une plume singulièrement imagée, sans misérabilisme ni jugement de valeur, l’auteure dresse le portrait d’une vie ordinaire dépeinte dans la banalité de son quotidien. Dans un ouvrage collectif la misère du monde, Pierre Bourdieu dirigeait une analyse de celle-ci dévoilant les mécanismes de domination et la violence cachée à l’œuvre dans les rapports sociaux. Marie-Hélène Lafon se garde ici de toute analyse comportementale. La mise en avant des processus d’assujettissement  n’est pas non plus à l’ordre du jour de ce court roman. Mais avec des mots qui font mouche, l’auteure excelle à restituer l’univers physique des plus simples en train de s’effacer.

     * https://www.carnetdelecture.net/que-ma-joie-demeure/

    **https://www.carnetdelecture.net/colline/

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  6. Pas pleurer

    26 janvier 2015 par Jacques Deruelle

    pas pleurer couv

    L’épreuve d’une guerre aggrave toujours la tournure des émotions humaines confrontées à la dramaturgie du réel. Engendrée par une révolution, elle fait naître l’espérance de changements  émancipateurs sous le couvert des utopies qui en sont les porte drapeaux. Le risque vital révèle et accentue les identités et les dérives psychologiques pour l’écrivain dont la lecture privilégiée est l’être caractérisé par son substrat économique social et politique. La mémoire marquée au fer rouge des événements tragiques produit nécessairement des résurgences dans la généalogie familiale. Pas pleurer retrace un épisode douloureux et légendaire de la saga maternelle plongée dans l’historiographie de la guerre civile espagnole en 1936.

    pas pleurer ville

    L’antique société rurale est alors bousculée par sa jeunesse dont la fibre libertaire accompagne l’institution de la jeune République. A 15 ans Montse, la propre mère de Lydie Salvayre récuse la proposition parentale d’entrer comme boniche au service d’une famille bourgeoise, soutenue dans sa rébellion par José le frère aîné anarchiste fervent depuis son séjour à Lérima un des foyers urbains de la Révolution rouge en marche. Or la municipalité du village échoit au communiste Diégo fils adoptif d’une grande famille monarchiste mais renégat à celle-ci. Déçu d’avoir perdu l’hégémonie au profit de son plus farouche adversaire depuis l’enfance, José accompagné de sa jeune sœur rejoint Barcelone où se joue le destin du pays. Tandis que Montse s’éprend d’un poète français membre des brigades internationales, l’aîné voit ses convictions se lézarder au spectacle du chaos dominant chez les combattants rouges « en espadrilles », démunis d’armements et de vrais chefs face aux troupes aguerries et sanguinaires de la contre révolution emmenée par le Général Franco. Les luttes intestines font rages aussi entre les factions révolutionnaires compromettant l’enjeu de la puissance unitaire gouvernementale. Tant espérés, les soutiens étrangers qui se payent surtout de mots aux terrasses des cafés lui apparaissent enfin d’une grotesque vacuité. Et finalement, les blancs qui fusillent par milliers tous les suspects de sympathie républicaine égalent en ignominie et en abomination les milices anarchistes massacrant prêtres et religieuses! Cette folle parenthèse catalane, intense et fugace marquera à jamais Montse enceinte de retour au Village et José, désenchanté au spectacle équivoque de la magie révolutionnaire en action mais intact dans son idéal profond de sauvegarde des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité jusqu’à l’extrémité sacrificielle.

    pas pleurer guerre

    Le témoignage maternel dans une novlangue mixant le catalan au français exprime avec gravité souvent et cocasserie parfois la complexité des relations humaines dans l’écheveau d’un conflit qui dépasse l’entendement. Ainsi de la rivalité mortelle entre Diégo devenu par une exceptionnelle ironie du destin, l’époux de Montse et son beau-frère, à l’empathie reliant la jeune épousée à son beau père cet employeur qu’elle avait plus jeune éconduit et devenue si forte que les barrières de classes disparaissent au profit d’une intimité confiante. l’auteure amplifie son propos de la condamnation du clergé bénissant la terreur blanche et absolvant les épurateurs en citant  les chroniques de Georges Bernanos témoin épouvanté depuis Palma de Majorque des atrocités commises par les troupes nationalistes comblant sur leur passage les fossés de leurs charniers et écrivain offensé dans son mysticisme par la complicité immonde de l’épiscopat espagnol. Condamné à l’époque par le milieu catholique aussi profondément anticommuniste qu’indulgent vis à vis du bouclier fasciste, son grand ouvrage les grands cimetières sous la lune dénoncera courageusement l’effroyable iniquité de cette croisade sanglante contre les républicains espagnols.

    pas pleurer exode

    L’écrasement de la République privée du soutien officiel de la France du Front populaire et de l’Angleterre fut inéluctable face au surarmement des troupes franquistes renforcées par Hitler et Mussolini, jetant jusqu’en 1939 un demi million d’espagnols sur les routes de l’exode vers la France où la fraternité pris la forme d’une concentration des réfugiés dans les camps précaires d’Argelès sur mer, du Bacarès ou de Saint Cyprien, mais le lecteur ne saura rien de ce sombre épisode de la vie de Montse que sa mémoire d’octogénaire a occulté.  Lydie Salvayre exhume un pan de l’archéologie familiale dans le creuset d’un conflit d’une rare violence signant l’échec des principes démocratiques à l’image de l’Europe soumise aux dictatures; Un roman personnel et politique à l’accent tragique traversé de lueurs picaresques qui ressuscite des figures et des sentiments toujours subtils et émouvants.

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  7. Dora Bruder

    1 janvier 2015 par Jacques Deruelle

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    Sitôt la défaite consommée, l’État français du maréchal Pétain afficha ouvertement son antisémitisme en promulguant un « statut des juifs » et une obligation de recensement dans les Préfectures.

    Première étape anodine du processus criminel de sélection, l’affichage à la porte des  Mairies et la publication dans le presse de cet avis préfectoral:

    AVIS AUX ISRAÉLITES
    Le Sous-Préfet de Cognac invite les Israélites
    ayant fait la déclaration prévue par l’Ordonnance
    du 27-9-1940 du Commandant en chef de
    l’Armée d’occupation, à se présenter
    d’URGENCE à la Sous-Préfecture porteur
    1°- s’ils sont français de leur carte d’identité ;
    2°- s’ils ne sont pas de nationalité française de
    leur carte d’identité d’étranger ou de leur
    autorisation de séjour.
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    La politique raciale des nazis trouvait à Vichy des serviteurs résolus et un appareil administratif et policier zélé dans l’organisation des premières rafles de juifs, hommes, femmes et enfants dans la région parisienne et de leur internement dans les camps de Pithiviers ou Drancy. Bien peu de fonctionnaires soumirent ces mesures discriminatoires à la critique de leur jugement pour les refuser, comme le Préfet Jean Moulin ou le Principal de Collège Antoine Gouze  et quelques citoyens aussitôt emprisonnés arborèrent par solidarité avec les réprouvés, l’étoile jaune. La passivité de l’opinion publique soumise à la propagande antisémite, sur les murs des villes, dans les salles de cinéma facilita le déroulement des arrestations, la confiscation des biens et la déportation par milliers des juifs de France. Ils étaient avec les résistants, appelés à disparaître comme nuit et brouillard sans laisser de traces, au terme d’un processus de déchéance programmée de leur humanité. Dans le Paris des années quarante au climat lourd de menaces et de peur légitimes, tout porteur de l’étoile jaune savait, aux difficultés de la survie quotidienne, à l’impossibilité de cacher sa famille, la précarité de son destin. Face à l’ampleur du génocide la loi du silence fut d’or pour taire les responsabilités après la libération. Des familles entières anéanties, leur biens spoliés et si peu de survivants invités à témoigner! Comment dès lors rendre hommage aujourd’hui au sort de ces quatre vingt mille êtres humains anéantis dans l’indifférence générale? En stimulant le devoir de mémoire à travers les arts, le cinéma (Shoah, la liste de Schindler…) ou la littérature, des récits magistraux de Charlotte Delbo aux romans exemplaires de Patrick Modiano, tel Dora Bruder publié en 1997, deux ans après la déclaration de Jacques Chirac au Vélodrome d’hiver.

    dora bruder photo

    L’auteur adopte pour champ d’investigation la disparition à Paris d’une jeune fille de quinze ans, Dora Bruder, mentionnée dans un vieux journal paru le 31 décembre 1941, à la rubrique avis de recherche. A l’issue d’une quête de huit années, à l’aide des traces administratives retrouvées dans quelques rapports de police, fichiers scolaires et registres d’internement conservés, il reconstitue avec la minutie d’un archéologue son identité et le scénario de son histoire familiale que trois photos complètent. Ses parents juifs étrangers sans emplois et sans ressources occupent une chambre d’hôtel réduite, boulevard Ornano tandis que Dora séjourne à la pension du Saint Cœur de Marie rue de Picpus, probablement mise à l’abri. Est-ce pour se soustraire à l’austérité de la règle et rongée par l’extrême solitude que la jeune fille fugue le quatorze décembre 1941? L’auteur échafaude cette hypothèse de ses propres affects de petit parisien mal aimé, placé en internat en 1960, révolté et fugueur, « une occasion rare d’être soi-même, mais  l’exaltation ne dure pas, votre élan est brisé net ».

    Le cadre citadin parisien est porteur de la mémoire des scènes de vie qui s’y déroulèrent sous l’occupation, dans les années soixante ou quatre vingt dix et l’écrivain en perçoit les effluves, relève les mystérieuses correspondances tel le fouilleur, exhumant délicatement de la truelle et du pinceau les matériaux du passé par couches successives. Poursuivi par Javert, Jean Valjean et Cosette n’ont-ils pas, par extraordinaire trouvé refuge derrière les hauts murs d’un couvent rue de Picpus! Se souvenir de nos émotions, ressusciter une atmosphère particulière participe de la compréhension d’une identité qui se forge aussi dans son lien au quartier, selon le contexte des événements et parfois en fonction  d’éléments aussi diffus que la saisonnalité qui  fera ressentir en hiver, l’injustice plus durement.

    Arrêtée par la police en Février 1942 au terme d’une mystérieuse escapade de quelques mois, Dora est internée à Drancy en Août et déportée à Auschwitz en Septembre où elle disparaîtra comme son père, ancien légionnaire français mutilé de la première guerre et sa mère, dans l’indifférence de l’époque. C’est pour réparer cette injustice incommensurable que Modiano, enfant lui-même souffre douleur, victime de l’incurie maternelle et de la désertion paternelle, se fait le porte parole des réprouvés de l’Histoire dont il se sent proche. Sans commettre le sacrilège de romancer le parcours de ces martyrs ni s’adonner à l’analyse vengeresse des fautes et des lâchetés collectives, Dora Bruder restitue aussi fidèlement que possible la mémoire des disparus rompant ainsi la forfaiture de leur anéantissement. Des écrivains allemands comme Friedo Lampe ou Félix Hartlaub, des poètes français comme Jean Gilbert Lecomte ou Robert Desnos auteur d’un recueil « la place de l’étoile », également titre par incidence du premier roman de Patrick Modiano, furent « frappé par la foudre » comme l’héroïne, « servant de paratonnerre afin que d’autres soient épargnés » et deviennent les hérauts pudiques  des destinées les plus vulnérables.

    dora bruder photo modiano

     

     

     

     

     

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  8. Immortelle randonnée. Compostelle malgré moi.

    28 décembre 2014 par Jacques Deruelle

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    Une journée en mer ou en forêt, une randonnée en haute montagne donne à chacun un aperçu des bienfaits d’un ressourcement naturel, sans les repères du quotidien, son confort et sa routine auto-protectrice. Cette expérience spatiale inhabituelle procure un sentiment de plénitude comme si en se libérant des contingences matérielles, on retrouvait l’essentiel, les forces vitales de notre unicité. Cette séquence d’oxygénation peut inciter à prolonger le défi, à augmenter la prise de risques, à se mesurer à une épreuve inédite pour un citadin, une traversée de l’atlantique en voilier, un tour du Maroc à bicyclette ou à un des grands parcours qui, depuis le Moyen Age, mène les pèlerins d’Europe à Saint Jacques de Compostelle. Immortelle randonnée fait le récit du voyage accomplit en solitaire par Jean-Christophe Ruffin depuis Hendaye jusqu’au tombeau du Saint Apôtre dans la capitale de la Galice espagnole, une marche d’étapes de plus de huit cent kilomètres.

    Au fil des premières randonnées, le marcheur subit l’inconfort de la situation, se clochardisant dans la boue, la pluie et le manque de sommeil, mais ce dépouillement paradoxalement le grandit. L’auteur s’interroge  sur le sens d’une démarche qui a valeur initiatique, la maîtrise du corps précédant l’émergence des souvenirs, des pensées et des aspirations spiritualistes, à mesure des kilomètres parcourus. Y a t-il un patrimoine commun aux pèlerins du fond des âges, le goût du mysticisme, une recherche de la foi dont les édifices religieux seraient le porte flambeau! La spiritualité de Rufin est plutôt bouddhiste et non chrétienne, car à la simplicité des églises monolithes primitives succède « la pompe des riches Monastères » ainsi qu’une philosophie du renoncement qui renvoie toujours la félicité à l’au-delà.

    Le regain d’intérêt contemporain pour le pèlerinage de Saint Jacques vient peut-être de la nécessité d’échapper aux désirs de la consommation de masse  pour faire entrer « le moi en résonance avec la nature ». Mais la splendeur des sites naturels se révèle autant que la laideur des décors industrielles et la monotonie de lotissements sans vie que relient des rubans d’asphalte. Au total, le chemin, est une épreuve que l’on s’impose pour « s’affronter et pour se vaincre » dans le droit fil du connais toi toi-même. Il nous apprend aussi à dominer les peurs symbolisées par le poids du sac à dos, seul trait d’union à la sécurité matérielle.

    « Sous peu, je vais reprendre la route et vous aussi! » Le récit parsemé de rencontres anecdotiques, de fines remarques, d’auto-dérision aussi et d’une réserve parfois à l’endroit d’autres pratiques sociales et touristiques croisées en chemin, invite le lecteur à courir l’aventure pour développer hors de chez lui ses capacités d’initiatives et s’ouvrir au monde.

    immortelle

     

     

     

     

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  9. Eichmann à Jéruralem. Rapport sur la banalité du mal

    16 décembre 2014 par Jacques Deruelle

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    Face à la progression électorale du parti nazi ouvertement antisémite et aux premières persécutions, les juifs allemands tentés par l’émigration se heurtèrent dès le début des années 1930 à un accueil mitigé de leurs coreligionnaires  en France, à la fermeture des frontières des autres États voisins, Belgique, Suisse ou Pays-Bas ainsi qu’à l’éloignement géographique des pays anglo-saxons tout autant hostiles à l’immigration. Faute d’esprit de solidarité transfrontalières,  il ne put y avoir en Europe sous la botte hitlérienne, d’exode massif du peuple  juif, jusqu’à la création postérieure de l’État d’Israël en 1948. Seuls les plus fortunés, pourvus d’entregent et chanceux purent fuir, à l’exemple d’Hannah Arendt exilée en 1941 aux États-Unis avec l’aide d’un réseau implanté sur la Côte d’Azur, échappant à un pays pratiquant avec Pétain et Laval, la persécution des minorités. Vingt ans plus tard,  le procès D’Adolphe Eichmann à Jérusalem donna à cette apatride naturalisée américaine en 1951 l’occasion de renouer avec ses racines et de parfaire son analyse du processus totalitaire en examinant de près l’histoire d’un éminent  bourreau nazi jugé au pénal pour crime contre l’humanité.

    eichmann hannah

    Cette précurseuse de la Science Politique légitime le recours au kidnapping par les services secrets israéliens  d’un ancien officier SS planificateur de la solution finale, réfugié sous une fausse identité en Argentine, en fonction des lacunes du droit international qui laissent les assassins en liberté, mais à titre « exceptionnel » au regard du caractère criminel institutionnalisé du régime nazi. Elle souligne au passage la clémence généralisée des verdicts des Tribunaux d’Allemagne de l’Ouest appelés à juger les anciens tortionnaires dans l’indifférence de la population peu encline à subir un examen de conscience culpabilisant. Les Juges de Jérusalem ne sont pas disqualifiés par leur judéité à statuer sur le cas Eichmann,  la Justice se devant de s’extraire du conditionnement politique comme des passions personnelles, (NDLR: des principes un peu idéels si l’on considère l’exemple allemand). En outre, l’accusé n’est pas citoyen argentin et sa patrie d’origine ne lui accorda pas sa protection. Mais souligner avec trop de force le caractère falot et clownesque d’un personnage dans la posture du détenu, son inculture, c’est négliger le double visage de l’officier auréolé vingt ans plus tôt de toute la noirceur de son uniforme, efficace, redoutable et sans pitié dans l’accomplissement de son extraordinaire mission.

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    L’auteure rescapée de la Shoah s’affranchit de toute posture compassionnelle, jetant un regard distancié et critique sur l’empreinte politicienne donnée à ce procès par le gouvernement Ben Gourion désireux de montrer à l’opinion mondiale sa nouvelle capacité de riposte, érigeant la très longue procédure en leçon magistrale et cathartique sur le martyr subi par les Juifs d’Europe au moyen d’une litanie de témoignages sans vrais rapports avec le procès d’un seul.  Eichmann ne fut pas le monstre absolu présenté à l’opinion dans sa cage de verre, mais un fonctionnaire zélé de la politique raciale nazi plus que le quo-décideur de la solution finale. L’inculpé établit sa ligne de défense sur le petit nombre des concepteurs de la politique d’extermination , Hitler, Himmler, Heydrich, lui-même, simple Lieutenant Colonel participant comme des milliers d’autres allemands à la planification de l’holocauste, sans haine du peuple juif et sans avoir jamais tué quiconque de ses mains. Dans un régime qui impose le meurtre de masse tout soldat dont « l’honneur est le devoir » peut-il désobéir? Or, quelques uns seulement y parvinrent à l’image d’Anton Schmidt chef d’une patrouille allemande exécuté pour avoir sans contrepartie, sauvé des juifs en distribuant des faux papiers!  Se pose alors la question de la responsabilité de l’immense majorité des acteurs de la Shoah,  appartenant aux unités d’einsatzgruppen, chauffeurs des camions de la mort, gardiens des camps d’extermination, médecins chargés de la sélection…  et donc de la culpabilité collective de nature à diluer le crime. La conscience du peuple allemand parvint à éclairer suffisamment pour stopper la campagne d’élimination des handicapés physiques et mentaux avant de s’éteindre définitivement sur le sort des juifs, jusqu’au voisinage des fours crématoires « faute de convictions suffisamment enracinées pour assurer un sacrifice inutile » selon le témoignage livresque d’un médecin. Anna Arendt rappelle d’une page magnifique qu’aucun sacrifice n’est inutile dans le temps qui conserve toujours la mémoire des actes justes. « Dans toute situation de terreur, la plupart s’inclinent mais certains ne s’inclineront pas ». Et de passer l’édifiante revue des pays européens complices de la solution finale outre l’Allemagne, l’Autriche et le protectorat déclarés « judenrein » en 1943, la France dont la police rafle les juifs étrangers et français, femmes et enfants compris, ou la Roumanie qui exécuta trois cent mille de ses ressortissants avec une cruauté inégalée. A contrario, des pays occupés résistèrent avec dignité aux déportations, comme la Belgique , les Pays Bas en gréve générale dès les premières arrestations, la Bulgarie, ou encore le Danemark opposé frontalement au port de l’étoile et planificateur… des départs vers la Suède, devenue terre d’asile. Même l’Italie de Mussolini sut se souvenir de son passé humaniste pour ne pas se compromettre.

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    L’ouvrage souligne le rôle troublant des Conseils Juifs devenus rouage de la machinerie d’élimination, chargés par les nazis de dresser dans les ghettos et les territoires envahis, les listes de déportés et qui préservaient, pour un temps seulement, leurs compatriotes les plus éminents, consentant à la mort des moins favorisés, croyant perdre cent des siens pour en sauver peut-être mille. Pour l’auteure, ce marché de dupes reflétait l’état de déliquescence morale généré par le régime hitlérien chez les nazis comme chez leurs victimes. Le réveil de cette page sombre de l’histoire des fils de Sion suscita une intense polémique et l’excommunication de l’écrivaine des cercles intellectuels Israélites. En introduisant sa chronique, Hannah Arendt osa dénoncer aussi le surprenant parallélisme entre les lois de Nuremberg qui interdisaient tout mariage entre non juifs et juifs et les lois rabbiniques en vigueur en Israël proclamant le même interdit, repris par la loi civile considérant les enfants issus de mariages mixtes comme illégitimes. Or la quête de sens qui animait la démarche philosophique ne pouvait conduire à passer sous silence de telles vérités au nom de la bienséance.  Pour autant l’auteure n’opère pas un transfert de responsabilité du bourreau vers sa victime, le grief majeur de ses détracteurs. Son idéal de recherche fut la compréhension des  facteurs à l’origine de l’expansion du National Socialisme inconcevable sans un immense appui de la population subjuguée par les diatribes iconoclastes de ce guide incroyable, véritable gourou, fascinée par sa volonté de puissance, convaincue par sa mythologie de la suprématie aryenne et gagnée par son mépris de la « race » juive, des Tsiganes, des homosexuels, des handicapés. Parler de « barbarie » fait l’économie d’une explication  sur le plan sociétal. Le psychologue Américain Stanley Milgram montrant les effets d’inhibition de la conscience morale d’un sujet amené à obéir à une autorité légitime,  illustre la capacité de chacun de se transformer, sur injonction, en bourreau comme en témoigne la diversité géographique  des massacres de masse au fil de l’Histoire, plaines américaines, rizières vietnamiennes, plateaux algériens, grands lacs du Rwanda, montagnes de Bosnie, désert irakien… Si la société fabrique l’être humain civilisé que devient l’individu soumis à un régime criminel, à ses lois immorales? Un sujet qui se conforme hélas, abolissant une valeur plus précieuse que la liberté, la responsabilité! C’est elle qui a conduit de rares justes à braver les lois iniques, à se montrer subversifs au péril de leur vie. La « banalité du mal » est un fait avéré tant les Allemands et leur soutien optèrent en si grand nombre et  sans méchanceté souvent, pour l’obéissance et son confort. Désobéir alors supposait une vertu rare,  le courage toujours d’actualité. Dans un cadre social de plus en plus imparfait, l’exercice parfait de la citoyenneté  requiert en effet la conscience en éveil et le courage de refuser, à contre-courant de l’instinct de troupeau.

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  10. Le règne du vivant

    23 novembre 2014 par Jacques Deruelle

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    Un écosystème en danger en raison de la prolifération des pesticides ou des OGM, des projets contre nature d’aéroports ou de barrages, entre autres révèlent la fragilité des règles de protection de  l’environnement face aux poids des lobbies agricoles et industriels, soutenus par les pouvoirs publics, au gré des besoins du développement productiviste.  Dans le domaine du réchauffement climatique, de la protection des biotopes ou des espèces animales menacées, l’écologie est souvent éclipsée par les pratiques entrepreneuriales prédatrices des ressources de la planète. Désabusé par la tiédeur et les atermoiements du politique, le militant peut être tenté alors par l’activisme, c’est à dire par l’action directe censée frapper les esprits du citoyen, tel le démontage du Mac Donald’s de Millau, la pénétration dans les enceintes de centrales nucléaires ou le fauchage de parcelles de plantes génétiquement modifiées. Un tel engagement qui peut avoir une réelle légitimité, au regard des enjeux écologiques majeurs, n’en est pas moins considéré comme illégal, par les représentants de l’État, à un moment donné du droit et peut entraîner des peines privatives de liberté ou faire courir sur le terrain, bien des dangers aux protagonistes. C’est le combat du faible au fort parfois mené jusqu’à l’extrémité sacrificielle, immortalisée par des militants célèbres, Diane Fossey ou anonymes, Vital Michalon…

    Dans le droit fil de cette réflexion, le règne du vivant dresse le portrait d’un activiste de la protection des océans, le capitaine Magnus Wallace qui, lassé des abus de la société marchande et du silence complice des gouvernants s’est engagé à contrecarrer la chasse aux grands mammifères marins, baleines, cachalots et le braconnage des requins dans les eaux internationales en éperonnant s’il le faut les navires de ces pêches illégales mais tolérées voire protégées comme un substitut à la misère dominante en ces archipels à la faune exceptionnelle et qui génèrent, à l’instar du commerce d’ailerons de requins vers le Japon, d’importants profits. Charismatique, ce chef récusant tout compromis s’entoure d’une escouade de volontaires de toutes nationalités et de tous horizons professionnels, biologistes, médecins, enseignants, mécaniciens, cuisiniers ainsi que d’un photographe, le narrateur du roman venu témoigner de la réalité des massacres et des actes en représailles de ce haut défenseur de la faune marine si décrié pourtant dans les cercles écologistes bien pensants. Si le harponnât à la chaloupe procédait du panache et laissait une chance au grand mammifère des profondeurs, les techniques modernes de pêche, repérage par satellite, canon jugé sur un monstre d’acier, harpon équipé de grenades explosives facilitent la tuerie à grande échelle, dans des eaux dépourvues de toute surveillance.

    le règne du vivant

    Alice Ferney explore en profondeur les modalités et les responsabilités du trafic lié à la capture des animaux marins; elle dépeint avec élégance la beauté de la faune marine pour mieux souligner l’abomination des mutilations et l’agonie lente de milliers d’espèces chassées au profit d’un mode égocentrique de consommation  érigeant par exemple en élixir de longue vie des produits dérivés de ces gigantesques boucheries. Ce roman apologétique d’un mode d’action qui privilégie les intérêts à long terme, « intergénérationnels » interpelle en ces temps dominés par le laisser faire et le laisser aller et donne à l’auteure l’occasion d’une nouvelle expédition fervente et visionnaire au sein des valeurs de l’humanisme. Il fait écho aux sursauts des consciences les plus aiguës, celle récemment éteinte d’Alexandre Grothendieck remisant son génie face à l’indigence du combat écologique de ses contemporains.

     

     

     

     

     

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