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  1. Un autre monde est possible

    22 janvier 2016 par Jacques Deruelle

    un autre monde

    L’économie est souvent perçue comme une science rébarbative pour les férus de droit, de sociologie ou de littérature et son domaine reste largement ignoré du citoyen. Elle est pourtant la pierre angulaire des politiques publiques en Europe et modèle nos sociétés à travers le triptyque d’une catéchèse libérale, le libre fonctionnement des marchés, la réduction nécessaire de la dette publique et l’abandon de l’État providence que les gouvernements de droite comme de gauche adoptent pareillement. La compréhension des  mécanismes économiques mettrait pourtant  en lumière les atteintes  aux conditions de vie des citoyens émanant des stratégies financières.  Celles  des  banques dont le refinancement public éponge les crashs ou celles du patronat obsédé par le démantèlement du code du travail sous la contrainte de la compétition  mondiale qu’il a lui-même engendré.  Si gouverner c’est prévoir, l’armée des spécialistes de la science économique échoue pourtant à la manœuvre de l’anticipation des crises systémiques. Il est vrai que la finance peut s’affranchir de toute prudence quand la dérive de ses pilotes n’est jamais sanctionnée au plan pénal.

    En démocratie, les urnes n’ont que le pouvoir de chasser un gouvernement corrompu.  Les nouveaux élus  progressistes  européens demeurent cependant entièrement soumis aux lois conservatrices du marché et aux diktats des Institutions financières. L’enseignement tiré de la crise grecque est à cet égard éloquent. Fort du rejet massif par référendum du plan de sauvetage de son pays synonyme d’une vaste cure d’austérité, le Premier Ministre Grec Alexis Tsipras échoue à arracher un accord sur la restructuration de sa dette pourtant insoutenable et essentiellement générée par la dépense militaire, au bénéfice des industries d’armement Européennes. Au prétexte d’une frontière avec la Turquie, la Grèce est par extraordinaire en 2009 le cinquième pays au monde pour ses dépenses d’armement. Tsipas opéra alors un spectaculaire revirement en acceptant de signer un mémorandum combattu avec force jusque là, en  évinçant  au passage de son poste de Ministre des Finances   Yanis Varoufakis  coupable de désaccord. Remarqué pour son ouvrage le Minotaure planétaire, l’économiste a entrepris de décrypter  sa matière pour le grand public en pédagogue, avant de porter le fer bientôt, sur le terrain politique. Dans un ouvrage récent accessible à tous, un autre monde est possible, l’auteur analyse  l’évolution des processus économiques depuis la révolution industrielle, jusqu’à l’imposition d’un modèle unique l’économie de marché dont les abus sont occultés au nom des besoins du développement.

    un autre monde schaube

     

    Marchés et Sociétés sont inséparables. Mais dans l’Europe rurale, la production en autosuffisance domine, on échange le surplus des récoltes et le secteur marchand se cantonne. L’industrialisation du dix-huitième siècle invente la production en série et la puissance militaire et maritime favorise les exportations. Les activités rurales consubstantielles à la noblesse terrienne s’effacent au profit de la fabrication de masse dans des ateliers hautement mécanisés, plus lucrative. L’industriel recours au crédit  pour s’équiper, recruter les paysans en déshérence et recherche le profit pour éponger sa dette. C’est un premier basculement,  l’économie n’est plus seulement la gestion des excédents de la production rurale, la quête du profit devient inséparable de l’apparition de la dette. L’accélération du progrès technique facteur d’investissement  mais aussi de  dettes nouvelles, la baisse des prix des produits fabriqués due à la concurrence conduit l’employeur à exercer la pression sur les salaires pour le maintien de son taux de profit. Quand tous les biens se transforment en marchandises, leur valeur subjective s’efface au profit de leur valeur d’échange. L’auteur remarque que la pratique du don du sang décline quand il se marchandise! Dans une économie qui tend à étendre au maximum l’emprise des marchés, la résistance implique la préservation des biens n’ayant qu’une valeur subjective, produit du travail pour soi, du don à autrui, ou que la nature nous offre telle la cueillette de champignons (exemple hors texte).

    Yanis Varoufakis décrit ostensiblement les effets pervers du mécanisme de la dette privée comme moteur du développement économique. Beaucoup l’ignorent, mais le banquier n’est plus seulement l’intermédiaire entre les  épargnants et les emprunteurs. Il a le pouvoir de créer d’une simple ligne comptable, de la monnaie afin de répondre aux besoins considérables des grands groupes dans la course aux investissements. Cette monnaie virtuelle est un pari sur l’avenir car le ralentissement de la consommation génère un différé des investissements des entreprises, une  baisse du niveau des embauches. Ce circuit pervers entame la confiance des acteurs économiques et mène à la récession. Si le banquier n’est plus remboursé par suite des fermetures d’usines,  le déposant s’inquiète et  le crash se profile. C’est alors la crise que les États conjurent en prêtant aux banquiers via les banques centrales. L’ancien ministre épingle la contradiction hypocrite du discours économique dominant qui réclame moins d’États, plus de marchés et moins d’impôts pour les nantis, puis le sauvetage du système bancaire en déroute aux frais des contribuables. Le renflouement s’effectue sans réelles contreparties de sorte que le banquier assuré de la couverture étatique retrouvera très vite sa pratique risquée de création monétaire facteur de profits mais qui anticipe des valeurs futures. Le fil du temps est la ligne verte de la finance.

    Dans une économie inspirée par la puissance culturelle et militaire  anglo-saxonne,  toutes les activités humaines acquièrent ainsi une valeur d’échange à l’exemple du sport gangrené ou des ressources naturelles objet d’un pillage dévastateur pour l’environnement. Elle n’est pas une science exacte mais une codification plus proche de l’art divinatoire. L’économiste appuie sa démonstration d’une lecture métaphorique de la mythologie. Les oracles formulés se réaliseront comme le démontre le mythe d’œdipe.  la littérature est aussi convoquée  et interprétée avec originalité, de la chasse du cerf ou du lapin de Jean Jacques Rousseau au Frankenstein de Marie Shelley. Des  films  populaires enfin,  tels les temps modernes, Matrix ou Blade Runner offrent au lecteur une belle aptitude au décloisonnement de la pensée.

    L’essentiel de la dette grecque est détenue par les institutions publiques (États, FMI, BCE et FESF) à hauteur de 246 milliards sur un total de 312 milliards. Or la BCE a la faculté de résoudre la crise sans pénaliser les créanciers; Il lui suffirai de racheter une partie des dettes publiques pour les rayer  d’un trait de plume et recréer d’une ligne comptable un montant équivalent. Sous une gouvernance néolibérale dominée par l’Allemagne cette solution est exclue. Le succès de Syriza représente une menace pour les intérêts électoraux  des gouvernements européens actuels défenseurs de l’économie de marché. Les dirigeants grecs devaient donc rendre gorge. L’économie est belle et bien un outil de propagande au bénéfice d’une idéologie politique.

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  2. La Brigade du rire

    11 janvier 2016 par Jacques Deruelle

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    Seule la littérature et le cinéma parfois peuvent donner des inégalités  internes à notre communauté nationale ou externes, facteurs de misère sociale, une représentation fidèle à la réalité que les autres médias dévoileront à minima afin de nourrir les seuls ressorts de l’émotion et de la compassion. Les racines du mal ne seront guère analysées par la télévision et les grands journaux peu portés à la remise en cause radicale du modèle économique dominant. A la manière d’un Ken Loach sur les écrans, des écrivains comme Gérard Mordillat témoignent cependant de la persistance d’un courant engagé, fidèle à la condition des classes défavorisées. A l’heure où la  parole politique d’une gauche fictive s’est discréditée, où celle de la gauche véritable s’avère inaudible, la Brigade du rire, son dernier roman agréablement subversif alimente le courant critique de l’économie de marché qui ne décevra pas le citoyen lecteur.

    Sept copains, anciens lycéens champions de handball se réunissent vingt ans après dans une ville du Nord, scellant leur retrouvailles d’un projet d’actualité révolutionnaire: le kidnaping de Pierre Ramut éditorialiste vedette de la revue ultra conservatrice, valeurs françaises. Enfermé dans un bunker, l’auteur de la France debout sera contraint par le septuor masqué en nains de Blanche neige, à un travail de percement de six cent cornières  à l’heure, soixante heures par semaine moyennant  un salaire équivalent au SMIC réduit de 20 % et du montant des frais d’entretien et de nourriture. Version adoucie des Brigades rouges, la Brigade du rire met ainsi en pratique les principes même du nouveau contrat de travail que préconise ce chroniqueur mondain sur les antennes et les plateaux pour améliorer la compétitivité du pays et concurrencer les chinois. La  chimère apparaît ingénieuse et délectable, sauf pour la victime dépossédée, au fil de sa détention de sa fonction au journal par l’amant de sa femme!

    Fidèle à sa talentueuse aptitude pour les fresques éprouvée depuis les vivants et les morts ou vive la sociale, l’auteur dépeint entre les fils de cette rocambolesque vengeance symbolique, les accrocs du quotidien  professionnel ou sentimental de ce groupe d’indignés mus par une même soif de justice sociale. Kol imprimeur divorcé et dépressif, l’enfant loup garagiste, Dylan professeur d’Anglais qui partage la vie de deux sœurs jumelles, Rousseau professeur d’économie, Zac producteur de film, Hurel gérant d’entreprise et Victoria compagne du gardien de l’équipe tragiquement décédé expriment les déceptions accumulées depuis leur jeunesse militante. Mais, face la destruction des acquis du Conseil national de la résistance, à la confiscation croissante des profits par les entreprises multinationales, à la paupérisation du « peuple d’en bas »,  ces progressistes de la première heure s’octroient une revanche emblématique et drôle qui ressuscite leur goût du combat pour le droit à la liberté et au bonheur. A l’image de ses héros dans l’adversité, Gérard Mordillat à travers chaque nouveau livre, poursuit la promotion de son éclatant drapeau et de ses valeurs.

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  3. Le Bossu

    3 janvier 2016 par Jacques Deruelle

     

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    Si Alexandre Dumas (les trois mousquetaires) ou Eugène Sue (les mystères de Paris)  ont donné au roman de cape et d’épée ses lettres de noblesse, le dix neuvième siècle n’a pas été avare d’autres chefs d’œuvre, dans un genre littéraire  tombé depuis en désuétude. Publié en 1857 au siècle d’or du Roman feuilleton, le Bossu de Paul Féval porte la griffe des grands ouvrages populaires à redécouvrir.

    « Quand il sera temps, si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi »: l’apostrophe du justicier au traître prédit des retrouvailles vengeresses,  fil directeur du roman. Dans les fossés du château de Caylus, un  chevalier de dix huit ans volage et intrépide Henri de Lagardère est venu se mesurer à la plus fine lame du royaume sous Louis quatorze, le très riche et galant Duc Philippe de Nevers. Sur place il évente un complot ourdi par le Prince Philippe de Gonzaque visant à assassiner le Duc et à capturer son enfant né d’un mariage secret avec la belle Aurore de Caylus. Une indéfectible amitié se noue alors dans l’urgence et Henri reçoit de Philippe le secret de la fameuse et imparable  botte de Nevers, une attaque composée, terminée d’un  coup d’estoc en plein front.  Vingt coupes jarrets à la rapière affûtée se jettent aussitôt sur nos deux héros qui résistent avec panache pendant près d’une heure dans l’attente de renforts. Las, le Duc de Nevers est lâchement poignardé dans le dos par l’ignominieux Gonzague qui pourra ainsi épouser sa veuve et s’adjuger l’immense fortune. Mais le trépidant Lagardère a pu s’enfuir,  le bébé au bras en jurant de punir chacun des protagonistes de la conspiration.

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    Vingt ans après le drame oublié de Caylus, sous la Régence de Philippe d’Orléans, l’hôtel parisien du richissime Prince de Gonzaque est le siège de l’acquisition des assignats mis sur le marché par le financier John Law moyennant un alléchant taux d’escompte. Nobles et bourgeois s’arrachent ces célèbres billets à ordre revendus à prix d’or! Le dos porte bonheur d’un vieux bossu aussi  spirituel que retors  sert d’écritoire aux nombreux spéculateurs. Mais partout en Europe les tueurs de Caylus sont retrouvés occis d’un trou entre les yeux quand Henri  de Lagardère pourchassé par l’immonde Peyrolles, homme lige de Gonzague demeure insaisissable. Patience, machiavélique prince,  ton bourreau aux traits d’un malicieux tordu assoiffé de vengeance a su séduire ton propre entourage et pénétrer au cœur de ton intimité!  De péripéties en retournements de situations, l’histoire conduit  le lecteur vers un inexorable duel final au but supérieur, le triomphe de l’honneur et de la vérité.

    le bossu paul féval

    Dans le contexte de la grande Histoire marquée par le scandale des assignats sous la Régence, le bossu conjugue à la perfection tous les ingrédients de l’excellent roman d’aventures, des personnages principaux à la psychologie plus fouillée qu’à l’ordinaire, une galerie de seconds rôles intrigants et cocasses, des beautés princières en danger, des traquenards assortis de combats épiques ou de duels opposant bons et méchants dans la tradition des légendaires chevaliers. Des confrontations sentimentales subtiles aussi entre le père nourricier  et la veuve de Nevers virant à la jalousie dont la jeune Aurore est l’inextricable enjeu. Paul Féval ose l’impensé d’un amour naissant entre la jouvencelle et son fidèle mais secret éducateur. Son ouvrage reproduit avec panache le très classique et savoureux triomphe du bien et sa pureté sur le mal et sa bassesse!

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

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  4. Le club des incorrigibles optimistes

    28 novembre 2015 par Jacques Deruelle

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    Le cinéma français a beaucoup portraituré le bistrot comme havre d’hospitalité et de convivialité et comme réceptacle fugace de toutes les  solitudes. De l’esprit commun au petit zinc d’Antoine Blondin et à l’élégante brasserie de Jean Paul Sartre, il est question aussi dans le premier roman de Jean- Michel Guenassia. A Denfert-Rochereau, une taverne heureuse tenue par un couple d’Auvergnats le Balto a ouvert dans son arrière salle un cercle d’échecs. Le club des incorrigibles optimistes rassemble des réfugiés politiques venus des pays de l’est  ou de Grèce. Werner, Igor, Leonid, Tomasz, Imré, Tibor ou Sasha ont fuit les grandes épurations staliniennes, abandonnant sur place femme et enfants. Ils ont trahi pour sauver leur peau et sacrifié une carrière prestigieuse pour se réfugier dans leur réduit parisien, et vivre d’un travail aléatoire, dans l’oubli de l’identité passée. C’est pourquoi le français est  ici la langue obligatoire. Mais au plus fort des controverses politiques entre les anti et les pro communistes la langue maternelle reprend le dessus. Kessel et Sartre fréquentent parfois cette arrière salle épongeant souvent de leur générosité les dettes de ces exilés. D’aucuns y voient un palliatif à la déviance d’un opulent statut social pour l’un, au manque de lucidité pour l’autre qui jamais ne condamna le système soviétique.

    Passionné de littérature au point de lire en marchant et pendant les cours, de baby foot, de rock and roll et de photographie, Michel Marini le  narrateur âgé de quatorze ans, fuit une famille tiraillée entre deux clans. Les Delaunay maternels sont conservateurs et riches. Les Marini paternels, progressistes et bûcheurs mais d’origine italienne. Un jour Michel prend pied au  Balto  et, adopté par ses aînés joueurs d’échecs, découvre peu à peu des vies d’exilés pleines de violence enfouie, de précarité matérielle et affective tandis qu’à la maison l’orage gronde entre ses parents au point que Franck son frère aîné s’engage en Algérie. Au cours des cinq années du récit, l’adolescent fera la découverte poignante de parcours identitaires meurtris mais attachés à leur dignité.

    Jean Michel Guenessia possède une manière vivante et personnelle de visiter l’ Histoire des années 1950-1960. Les purges staliniennes et ses conséquences, l’exil d’Est en Ouest,  la guerre d’Algérie et l’exode des pieds noirs s’incarnent à travers un chapelet de personnages expressifs, tel ancien pilote héroïque devenu chauffeur de taxi, tel autre chirurgien, aujourd’hui ambulancier, ou encore tel dignitaire déchu vivotant d’extra comme laborantin chez un photographe. Autant d’identités brisées par l’Histoire, une dérive des valeurs qui fondaient l’ engagement politique et professionnel, voire les compromissions qui ne se laveront que sur le lit de mort. Autant d’itinéraires qui suscitent l’empathie du lecteur tant l’auteur choisit l’explication plutôt que le jugement et la tolérance plutôt que la condamnation.  La sociologie hâtive de nos présupposés a coutume de sérier la vie d’un homme et de valoriser l’expérience. Le narrateur découvre pourtant que la douleur de la perte d’un être cher se répète à tous âges. Adolescent ou adulte, on ne revivra pareillement qu’en absorbant le manque.

     

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  5. Le ventre de l’atlantique

    23 octobre 2015 par Jacques Deruelle

    Le ventre de l’atlantique
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    Alors que le volume des échanges de marchandises a connu ces vingt dernières années une croissance exponentielle du fait de la mondialisation pour le plus grand profit des pays développés notamment Européens, la circulation des individus, depuis la fin des trente glorieuses n’a jamais été aussi entravée, des pays pauvres vers les pays riches évidemment, et non l’inverse. Le concept  d’immigration a  ainsi prospéré  légitimant des politiques publiques au parfum néocolonialiste. L’immigration doit être « choisie », fait l’objet de quotas, sera endiguée  à même les frontières là par des murs et des barbelés, ici encadrée par des politiques sécuritaires  Sarkho-Hollandiennes usant des rafles, de la rétention dans des centres surpeuplés, des reconduites musclées hors de nos frontières… Notre société médiatisée à l’extrême fait en général peu de cas des candidats à l’exil hommes ou femmes souvent jeunes, fuyant la misère, la sécheresse,  les bombardements, les massacres. La notion « d’immigré » joue parfaitement son rôle de stigmatisation et de disqualification de l’être humain et son identité ne sera rétablie qu’à la lueur d’un petit cadavre échoué sur une plage. Notre conscience  est très peu sollicitée par les enjeux d’une solidarité de l’accueil, détournée par d’autres thématiques politiciennes de sa capacité d’empathie.  Contre l’anesthésie qui menace notre vigilance citoyenne abreuvée de vocables réducteurs, le livre demeure un excellent vecteur de la connaissance de l’autre au fondement de notre humanité culturellement édifiée par métissage. Nourri de sa rude expérience de Sénégalaise vivant en France depuis 1990, le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome publié en 2003  compose un tableau édifiant des relations entre exilés et candidats à l’exil révélant l’ abîme qui sépare les représentations chimériques que notre société d’abondance provoque et l’effarante galère vécue par tout immigré à son arrivée sur le sol français.

    Enfant « illégitime » élevée par une grand-mère aimante et encouragée dans ses études par Ndétaré l’instituteur communiste, Salie rêve d’une identité forgée à la culture française mais déchante à son arrivée en Eldorado, car n’étant pas « Blanche neige », elle est rejetée par la belle famille de son époux et divorce ne survivant plus que de petits boulots pour financer ses études.  Sur l’Île de Niodior, Mandické, son frère passionné de ballon rond la harcèle au téléphone pour arranger son admission dans un grand club de football français. El-Hadj le riche négociant rentré au pays fortune faite au quartier Barbès, n’entretient-il pas la chimère de l’opulence à portée de main au royaume de France se gardant bien d’énoncer la vérité des journées de labeur au marteau piqueur ou au « flicage » de ses congénères en tant que vigile de supermarchés, la réalité aussi des nuits passées parfois sous les ponts et souvent en foyer Sonacotra!  Dans cette île de grande pauvreté, celui qui a  travaillé en France peut faire illusion durablement et susciter des vocations au départ. L’échec de Moussa le sans papiers errant arrêté à Paris puis reconduit à Dakar et tant brocardé par les siens qu’il se suicide en mer n’alarme en rien la plupart des aspirants à l’exil, envieux d’un pays de cocagne aux multiples richesses entrevues chez l’homme de Barbès, détenteur au village du seul écran de télévision. 

     

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    Dans Le ventre de l’atlantique, d’une voix forte colorée d’indignation mais aussi d’humour, Fatou Diome démystifie le mirage d’un Éden français pour l’Africain démuni qui pâtira d’une trajectoire précarisée en forme de chemin de croix.  Sa couleur de peau accessoirise toujours la citoyenneté. Le slogan « France Black Blanc Beur »  sert de masque angélique à une inflexible réalité du rejet. Mais sa plume acérée n’épargne pas non plus les pratiques ancestrales comme la polygamie facteur d’appauvrissement d’un cercle familial élastique, les croyances ataviques qui sont autant de fardeaux pour l’immigré porteur d’un inépuisable devoir  d’assistance vis à vis des membres du patriclan, pour la femme qui n’a vocation qu’à la fertilité et à l’allaitement sous l’influence de marabouts sans scrupules. « Le monde s’offre mais il n’enlace personne »! Le ventre de l’atlantique est un roman militant nourri de l’expérience des voyages en terres d’épreuves, notre propre territoire où l’égalité entre les êtres humains reste à conquérir. La grande figure de Diome exprime la nécessité du combat sur un support très éloigné des écrans des chaînes  généralistes de la télévision française…

     

    Le ventre de l'Atlantique

     

     

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  6. La vie rêvée d’Ernesto G.

    13 septembre 2015 par Jacques Deruelle

    La vie rêvée d’Ernesto G.
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    A l’image d’Achille ou d’ Hercule, les Héros mythiques  font la guerre non par plaisir belliciste mais par devoir et le constat d’une sombre injustice peut soulever leur divine colère et les porter au premier rang du combat. Ils sont le fer de lance de Rois despotiques tel Agamemnon  ou  couards tel Eurysthée et n’aiment pas en général ceux qu’ils servent pourtant.  Aussi la gloire récoltée dans le vivant prend une saveur amère dans l’au-delà, pour le Héros  mué en ombre éparse. « J’aimerai mieux cultiver la terre en humble paysan! »  Ulysse recueille aux enfers les sombres regrets  du héros Grec tombé à Troie. Parfaitement lié au déroulé historique du vingtième siècle, le roman fleuve de Jean Michel Guenassia « la vie rêvée d’Ernesto G » possède les même interrogations fondamentales sur le sens de nos engagements que la geste héroïque des récits mythologiques. Mais ici, la souffrance causée par la trahison des idéologies égalitaires, les désillusions amoureuses n’entameront jamais la vitalité professionnelle et l’humanité du héros central.

    Issu d’une généalogie de médecins  juifs Tchéques, Joseph Kaplan chercheur en biologie quitte à vingt six ans Prague pour l’Institut Pasteur de Paris en plein Front populaire. Ce communiste dans l’âme renonce à rejoindre les rangs des brigades internationales engagées dans la guerre d’Espagne perdue d’avance par les républicains faute de soutiens internationaux. Et de festonner  sa vie de travail acharné, de  soirées arrosées entre amis et conquêtes en parfait hidalgo, danseur mondain.

    A Alger la blanche, Kaplan étudie les maladies fléaux comme le paludisme ou la peste. Pragmatique et fuyant la persécution du Régime de Vichy, il découvre la médecine de terrain et la grande misère des indigènes isolés du monde dans un coin marécageux du contrefort des Atlas.  A la libération, avec sa compagne Christine comédienne et féministe engagée, il rejoint Prague sa ville natale, la demeure pillée de son père disparu et s’engage comme député communiste au renouveau du pays. Mais les purges incessantes, les condamnations à mort des anciens camarades confirment la réalité du totalitarisme croissant annihilant tout espoir d’un monde égalitaire. Le député ne se représente pas et disparaît à la tête d’un sanatorium de province. Ernesto G, militant révolutionnaire qu’il aurait pu devenir sera son premier patient, à guérir de la maladie et du doute ontologique né du constat du détournement des idéaux par les dirigeants du Kremlin. Ce sauvetage mettra en grand péril l’équilibre familial désormais précaire dans un pays couvert de chaînes.

    Jean-Michel Guenassia affiche une galerie de personnages colorés  par les grandes étapes de l’implantation du communisme en Europe et son désenchantement  facteur d’alliances de trahisons et de disparitions. Kaplan reste debout appuyé sur une valeur cardinale, la fidélité, à son enfance bercée par la poésie langoureuse de Carlos Gardel, aux différents visages de la médecine qu’il exerce en ténor, à ses proches. Cette saga fleuve de l’héroïsme au quotidien captive par la vivacité du récit  aussi attrayant pour décrire les recherches médicales à l’Institut, la désertion d’un légionnaire, une demande en mariage,  la rédemption d’un fils prodigue et en résumé, un parcours notable d’une grande dignité clé de sa longévité.

     

    La vie rêvée d'Ernesto G.

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  7. Avant la chute

    5 septembre 2015 par Jacques Deruelle

    Avant la chute
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    Si le buveur de vin participe de la prospérité du vigneron, le sniffeur de cocaïne conforte malgré lui le narcotrafic, étendard de la grande criminalité mondiale. L’illégalité du trafic engendre des profits colossaux pour les fabricants et les distributeurs en ne procurant jamais qu’un revenu de survie au planteur de cocaïer colombien. En passant par l’Espagne, le produit s’introduit en France dans les cabinets branchés et les lieux festifs avec l’aide de dealers souvent issus des cités. En Amérique du Sud, le grand banditisme allié aux guérillas, aux  groupes para-militaires, aux représentants politiques corrompus génère une criminalité record. En Colombie ou au Mexique, fuir la misère et le danger devient alors l’enjeu des migrations vers un eldorado très éloigné, les États-Unis.

    Menacées à dix huit et dix sept ans par des individus en armes dans un bidonville Colombien,  Norma et Sonia partent en expédition périlleuse jusqu’à la frontière Étasunienne distante de cinq mille kilomètres. « Avant la chute » décrit le chemin de croix de ces  sœurs migrantes, infesté de détrousseurs , d’assassins,  de kidnappeurs qui nourrissent les filières de l’esclavagisme sexuel et identique au calvaire vécu par les réfugiés aux portes de l’Europe, en Afrique du Nord, retracé au cinéma par Boris Lojkine  http://www.cine-fil.com/hope/.

    Le Sénateur Mexicain Fernando Uribal membre intéressé de la commission anti-drogue et riche propriétaire foncier véreux régente la Ciudad Juarez en s’accommodant du monopole des cartels, mais son pouvoir produit d’une combinaison précaire  est menacé par l’intensification de la guerre entre l’État régalien et les barons de la drogue.

    Enfant d’une cité de la banlieue parisienne mais véritable génie scolaire, le petit Nadir voit sa sécurité familiale inquiétée par les dérives délinquantes de ses deux grands frères  et son quartier risquer l’embrasement tant la violence conjuguant les trafics et les postures haineuses s’accumulent.

    Analyste hors pair des effets d’impact de la domination sociale, sa violence depuis le nazisme (l’origine de la violence), la mondialisation  financière (la fortune de Sila) ou criminelle, Fabrice Humbert détaille des trajectoires individuelles  bravant avec courage la « chute » mortelle face au dérèglement des structures d’intégration dans certaines cités, la propagation de la criminalité en Colombie, au Mexique ou au contraire se vautrant dans l’ignominie absolue devant la menace de purification du terrain politique.

     

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    Avant la chute se range au rayon des ouvrages précieux qui stimulent notre conscience en dévoilant  des pans méconnus du monde social, ici les effets quotidiens dramatiques, lointains ou proches du trafic mondialisé de la poudre blanche. Son auteur prend part avec éloquence au courant littéraire indispensable, étranger au nombrilisme en vogue, fervent de l’ étalage d’une psychologie appauvrie. Son romanesque  épouse au contraire les enjeux du monde contemporain en éclairant les recoins de la sombre réalité à défaut d’espérer la changer conscient modeste des limites de l’utopie Sartrienne. Son récit choral est néanmoins  inappréciable qui renvoie chacun à ses responsabilités, politiques absents des luttes vitales, citoyens trop absorbés peut-être par le nouvel ordre artistique censé supplanter la littérature, les séries. Elles allient il est vrai deux qualités majeures, l’habileté esthétique et  le suspense capteur d’émotions, offrant un agrément particulier sans l’effort d’intériorité que le livre demande.

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  8. Seul dans Berlin

    16 août 2015 par Jacques Deruelle

    Seul dans Berlin
    seul dans berlin affiche

    Souvent posée, la question de la responsabilité du peuple allemand dans l’expansion du nazisme et sa folie génocidaire et meurtrière dont en France le massacre d’Oradour sur Glane fut l’odieux symbole, n’a jamais trouvé de réponse globale satisfaisante en raison sans doute de difficultés théoriques mais aussi à cause de la culture de l’oubli prônée par les acteurs, peu enclins à se regarder au miroir de la culpabilité. Faut-il examiner plutôt ce que fut le degré d’adhésion des citoyens depuis la prise de pouvoir de Hitler jusqu’à la capitulation du 8 Mai 1945, le niveau de la défiance populaire voire les traces d’une quelconque résistance! Or quelle pouvait être  la réalité  de la sédition dans un pays condamné à la tyrannie absolue, privé de tous les réseaux de solidarité issus des formes traditionnelles d’opposition, presse, syndicats, partis politiques complètement anéantis, comment combattre  un régime fasciste dont l’appareil policier et militaire sophistiqué éliminait méthodiquement tous ses adversaires! Chaque allemand dont la cellule  familiale avait éclaté dans la guerre,  s’est trouvé de fait partagé entre soutien et soumission et rarement conduit à la mutinerie par les sursauts de sa conscience. En France, Pétain profita longtemps de la même passivité peureuse de nombreux compatriotes.

    Rare romancier à négliger le tabou de l’histoire des heures noires du peuple allemand, et donc, témoin précieux,  Hans  Fallada a  décrit  la vie quotidienne du petit peuple pendant la deuxième guerre mondiale à travers les figures emblématiques des habitants d’un immeuble de la Rue Jablonski à Berlin. « Seul dans Berlin » écrit en 1946 sur le grill des événements compose un panorama édifiant de la réalité sociale urbaine. Une galerie de personnages cohabitent,  la famille Persicke fervente soutien du régime, le père poivrot, ses deux fils  à la SS dont un, dirigeant du parti nazi terrorise le quartier, sa fille SS garde un camp de concentration, le couple Rosenthal, mari juif incarcéré pour « fraude à l’exportation » et sa vieille épouse terrée, anéantie par l’angoisse, Borkhausen, mari complaisant de la gardienne d’immeuble et mouchard acoquiné pour les intrigues et les larcins à Enno Kluge  parasite et volage chassé du domicile par Eva sa femme postière lassée de ses frasques, le conseiller à la Cour retraité From, discret et bienveillant envers les voisins victimes de la répression, Otto Quanqel contremaître d’une menuiserie industrielle réquisitionnée pour la fabrication de caisses de munitions puis de cercueils et son épouse Anna. Les Persicke arrosent la capitulation de la France au champagne saisit dans ses caves, quand  les Quangel reçoivent l’annonce du décès en combattant de leur fils unique. Anna  vitupère alors le Führer, son régime mortifère et blâme son époux de son silence complice. Aiguillonné  par le remord de cette disparition, Otto le taciturne, artisan consciencieux de la production de guerre va mûrir un scénario de résistance destiné à faire tâche d’huile. Et de calligraphier chaque dimanche des cartes dénonçant les mensonges et les turpitudes du régime qui seront déposées discrètement par le  couple dans les halls d’immeubles anonymes. Ces cartes fleuriront bientôt par centaines suscitant l’ire paranoïaque de la Gestapo et la traque des auteurs.

    Seul dans Berlin débute avec la phase de radicalisation du  régime qui impose le  ralliement de tous à la politique belliciste du Führer au prix d’une surveillance intensive de chaque lieu de vie, cafés, commerces, usines, immeubles, par le réseau des membres du parti et leurs indicateurs. La Gestapo est le fief de soudards malfaisants et alcoolisés dont la brutalité se déchaîne contre les suspects de tiédeur voire d’hostilité au parti nazi. Hans Fallada dépeint un microcosme peuplé de dirigeants grossiers et sadiques, régnant sur une population asservie par la peur. Les cadres de l’ancienne police, de la justice, de l’enseignement ou de la santé se sont pliés au carcan honteux de l’idéologie, participant à l’élimination des « ennemis » du Reich au nom du principe de légalité. On voit un médecin qui euthanasie sur ordre tel « parasite », soigner à l’opium sa propre lâcheté. Seuls les courageux Quangel dont la croisade se prolongera par miracle, rachètent  l’honneur de leur congénère au risque de la guillotine. Seul dans Berlin qui cible le quotidien d’un quartier dans l’euphorie des conquêtes puis dans la tourmente des bombardements enfin dans l’ère des désillusions après Stalingrad rejoint sans déformation manichéenne le constat historique d’un régime qui surveille et punit ses sujets jusqu’aux extrémités du délire de la persécution. Ainsi tout rebelle condamne ses proches mais encore l’ensemble de son réseau d’inter-connaissance!  Au cœur du troisième Reich, la résistance se bornait à des actes protestataires limités en attendant des jours meilleurs  et à assurer sa propre survie! En 1945, Eva Kluge la postière tiède adhérente du parti avait fuit la violence urbaine omniprésente pour se reconstruire à la campagne dans les travaux des champs. A l’instar de Jean Giono, l’auteur croit aux vertus rédemptrices de la terre nourricière, avec la foi du panthéiste.

     

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  9. Constellation

    17 juillet 2015 par Jacques Deruelle

    Constellation
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    Naître sous une bonne étoile, partir au ciel, ces résidus des grandes mythologies déclinés en croyances populaires témoignent de la force symbolique intacte de la voûte céleste  constellée d’étoiles célébrée par les anciens en tant qu’ultime demeure des héros, champ dernier des âmes défuntes et espace de projection du destin des hommes relié aux signes du zodiaque. L’harmonie parait dominer le ciel s’il n’est traversé par la comète, la météorite ou la foudre, autant de mauvais présages menaçant le terrien. A travers l’astrologie, la divination ou la voyance,  afin de conserver le primat de sa libre initiative l’homme cherche depuis toujours à percer le mystère de son destin sans jamais y parvenir. Pourquoi des plus augustes destinées sont elles tuées dans l’œuf, pourquoi l’éclair frappe t-il pareillement  d’illustres inconnus! Le caractère funeste du destin a intéressé nombre d’écrivains dont Adrien Bosc auteur récent d’un récit accompli, Constellation.

    ginette neveu

    Le 27 Octobre 1949,  le Lockeed Constellation construit par le fabuleux  milliardaire Howard Hughes, appartenant à la Compagnie Air France décolle d’Orly pour New York avec escale aux Açores. L’avion en phase de descente s’écrasera au sommet d’une montagne dominant l’Archipel avec à son bord trente sept passagers et onze membres d’équipage. Parmi les quarante huit victimes, Marcel Cerdan parti reconquérir son titre de champion du monde de boxe, poids moyen, et rejoindre sa bien-aimée Edith Piaf, Ginette Neveu virtuose précoce et surdouée, devenue à trente ans une des plus grande violoniste du siècle, son frère Jean, pianiste, Bernard Boutet de Monvel  peintre renommé, Amélie Ringler bobineuse à Mulhouse invitée par sa tante qui fortune faite veut en faire son héritière, cinq bergers basques parti rejoindre la diaspora au sein des vastes plaines américaines, Jenny et Françoise Brandière, fille et mère du patron d’un laboratoire pharmaceutique à Cuba, Kay Kamen inventeur de la montre et des produits dérivés Disney, Ernest Lowenstein venu reprendre la vie commune avec son ex épouse, Guy Jasmin, rédacteur en chef d’un journal canadien, d’autres victimes de tous horizons, Jean de La Noüe pilote, authentique héros de guerre…

    constellation auteur

    En courts chapitres parfaitement documentés et poignants, le récit décompose le scénario du drame depuis  le décollage de l’appareil, sa disparition, la localisation de l’épave, l’identification et le rapatriement des dépouilles,  jusqu’aux inhumations où seront pointées des erreurs d’identification invraisemblables. En alternance à ce déroulé du crash et ses conclusions, l’auteur dresse le portrait souvenir des victimes célèbres ou anonymes, un hommage pluriel érigé en épitaphe destiné au paradis des lettres, pour racheter peut-être un peu du désespoir de ces vies perdues et conserver  respectueusement leur  mémoire. Le ciel aussi les honore formant une constellation  de ses chevaliers tels Antoine de Saint-Exupéry disparu en Méditerranée  le 31 Juillet 1944,  Charles Wolfer et Camille Fidency autres pilotes de l’avion, Jacques Deweulf  (photo ci-dessous), à l’essai d’un des premiers chasseurs  militaires français à réaction, victime d’une avarie au décollage à Reims le 1er octobre 1955.

    Jacques Deweulf

      Adrien Bosc conclut d’une rêverie poétique sur la nécessité comme Ulysse du retour des voyages, formulation d’un éternel regret face à l’implacabilité des sentences célestes infligées aux mortels.

     

     

     

     

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  10. Le puits

    9 juillet 2015 par Jacques Deruelle

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    Tout puits est un mystère, à la fois porte d’entrée du monde souterrain voué aux âmes défuntes et matrice de l’eau précieuse source de vie. S’il est célébré pour ses facultés régénératrices et salvatrices, il épouvante aussi notre ancestrale mémoire comme théâtre de damnation des sacrifiés aux puissances primitives. Le puits, loge nombre de créatures diaboliques comme accueille sages, devins ou prophètes. Ambivalent, insondable,  il incarne à merveille les tensions  minant la psyché mise au défi de sortir de sa prison pour s’élever vers la lumière, symbolise l’éternel  combat du prisonnier terrestre entre le renoncement mortel et l’épanouissante conquête de l’univers qui fonde dans l’esprit des mythes d’Icare à Thésée, la liberté de l’homme, son émancipation. A l’image de la forêt représentant la terre antique de tous les dangers, le puits possède donc  la puissance des lieux qui parlent à notre inconscient.  C’est une prison funeste  pour un enfant sauf à en réchapper comme le petit chaperon rouge au terme d’une épreuve rituelle traduisant le passage à la maturité.

    Tombés ou jetés au fond d’un puits de sept mètres de profondeur relégué en forêt, deux frères, le grand et le petit luttent comme Sisyphe pour survivre en tétant l’eau des parois, en ingérant une bouillie de vers, larves, fourmis en très petites portions. Dans la grande tradition des contes noirs, Ivan Repila décrit avec crudité le calvaire de deux enfants que tout condamne à moins d’une étincelle inventive pour s’échapper. Le grand a bien creusé des marches qui aussitôt s’effondrent, appelé au secours à perdre haleine en vain, chassant de jets de pierre la menaçante maraude de loups affamés. Il a projeté vers le ciel dans un tournoiement le petit qui s’est écrasé contre la paroi, meurtri…  Alors de son âme vengeresse mais fraternelle a jailli le scénario invraisemblable qui fait naître une lueur d’espoir en butte au jeûne forcé, chronophage.

    le puits enfants

    Comment survivre aux conditions extrêmes! le puits réactive ce qui se cache derrière  les contes et légendes, les peurs archaïques et les moyens de les dépasser. Car nul n’est jamais condamné quand sont mobilisées les ressources présentes pour sortir de l’ornière. Le grand transforme sa colère en énergie tournée vers un but, le petit se découvre voyant, peintre des profondeurs, inventeur d’une nouvelle langue, d’une musique ostéovégétale  et accomplira pense t-il « de grandes choses ayant vécu dans un puits », comme une graine enterrée s’épanouissant à la lumière!

    Le conte exprime magnifiquement la supériorité de l’enfant sur l’ animal, le grand faisant choix de renoncer au cannibalisme et de s’adjuger les plus grosses parts de nourriture… par calcul altruiste. La lecture symbolique peut se déployer  ici à foison, le puits figurant aussi la matrice originelle qui devient tombe pour l’enfant ne parvenant pas à s’extraire.

    En exergue, l’auteur  de ce conte magistral (ou du rêve exprimant le combat héroïque contre la froide réalité de toute les injustices) oppose deux visons de la civilisation sur le sens du partage, de Margaret Thatcher à Bertolt Brecht, un antagonisme tranché par la vérité sortie du livre,  ode constante à la protection et au sacrifice du fort pour le faible.

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