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  1. Le ventre de l’atlantique

    23 octobre 2015 par Jacques Deruelle

    Le ventre de l’atlantique
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    Alors que le volume des échanges de marchandises a connu ces vingt dernières années une croissance exponentielle du fait de la mondialisation pour le plus grand profit des pays développés notamment Européens, la circulation des individus, depuis la fin des trente glorieuses n’a jamais été aussi entravée, des pays pauvres vers les pays riches évidemment, et non l’inverse. Le concept  d’immigration a  ainsi prospéré  légitimant des politiques publiques au parfum néocolonialiste. L’immigration doit être « choisie », fait l’objet de quotas, sera endiguée  à même les frontières là par des murs et des barbelés, ici encadrée par des politiques sécuritaires  Sarkho-Hollandiennes usant des rafles, de la rétention dans des centres surpeuplés, des reconduites musclées hors de nos frontières… Notre société médiatisée à l’extrême fait en général peu de cas des candidats à l’exil hommes ou femmes souvent jeunes, fuyant la misère, la sécheresse,  les bombardements, les massacres. La notion « d’immigré » joue parfaitement son rôle de stigmatisation et de disqualification de l’être humain et son identité ne sera rétablie qu’à la lueur d’un petit cadavre échoué sur une plage. Notre conscience  est très peu sollicitée par les enjeux d’une solidarité de l’accueil, détournée par d’autres thématiques politiciennes de sa capacité d’empathie.  Contre l’anesthésie qui menace notre vigilance citoyenne abreuvée de vocables réducteurs, le livre demeure un excellent vecteur de la connaissance de l’autre au fondement de notre humanité culturellement édifiée par métissage. Nourri de sa rude expérience de Sénégalaise vivant en France depuis 1990, le ventre de l’Atlantique de Fatou Diome publié en 2003  compose un tableau édifiant des relations entre exilés et candidats à l’exil révélant l’ abîme qui sépare les représentations chimériques que notre société d’abondance provoque et l’effarante galère vécue par tout immigré à son arrivée sur le sol français.

    Enfant « illégitime » élevée par une grand-mère aimante et encouragée dans ses études par Ndétaré l’instituteur communiste, Salie rêve d’une identité forgée à la culture française mais déchante à son arrivée en Eldorado, car n’étant pas « Blanche neige », elle est rejetée par la belle famille de son époux et divorce ne survivant plus que de petits boulots pour financer ses études.  Sur l’Île de Niodior, Mandické, son frère passionné de ballon rond la harcèle au téléphone pour arranger son admission dans un grand club de football français. El-Hadj le riche négociant rentré au pays fortune faite au quartier Barbès, n’entretient-il pas la chimère de l’opulence à portée de main au royaume de France se gardant bien d’énoncer la vérité des journées de labeur au marteau piqueur ou au « flicage » de ses congénères en tant que vigile de supermarchés, la réalité aussi des nuits passées parfois sous les ponts et souvent en foyer Sonacotra!  Dans cette île de grande pauvreté, celui qui a  travaillé en France peut faire illusion durablement et susciter des vocations au départ. L’échec de Moussa le sans papiers errant arrêté à Paris puis reconduit à Dakar et tant brocardé par les siens qu’il se suicide en mer n’alarme en rien la plupart des aspirants à l’exil, envieux d’un pays de cocagne aux multiples richesses entrevues chez l’homme de Barbès, détenteur au village du seul écran de télévision. 

     

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    Dans Le ventre de l’atlantique, d’une voix forte colorée d’indignation mais aussi d’humour, Fatou Diome démystifie le mirage d’un Éden français pour l’Africain démuni qui pâtira d’une trajectoire précarisée en forme de chemin de croix.  Sa couleur de peau accessoirise toujours la citoyenneté. Le slogan « France Black Blanc Beur »  sert de masque angélique à une inflexible réalité du rejet. Mais sa plume acérée n’épargne pas non plus les pratiques ancestrales comme la polygamie facteur d’appauvrissement d’un cercle familial élastique, les croyances ataviques qui sont autant de fardeaux pour l’immigré porteur d’un inépuisable devoir  d’assistance vis à vis des membres du patriclan, pour la femme qui n’a vocation qu’à la fertilité et à l’allaitement sous l’influence de marabouts sans scrupules. « Le monde s’offre mais il n’enlace personne »! Le ventre de l’atlantique est un roman militant nourri de l’expérience des voyages en terres d’épreuves, notre propre territoire où l’égalité entre les êtres humains reste à conquérir. La grande figure de Diome exprime la nécessité du combat sur un support très éloigné des écrans des chaînes  généralistes de la télévision française…

     

    Le ventre de l'Atlantique

     

     

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  2. La vie rêvée d’Ernesto G.

    13 septembre 2015 par Jacques Deruelle

    La vie rêvée d’Ernesto G.
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    A l’image d’Achille ou d’ Hercule, les Héros mythiques  font la guerre non par plaisir belliciste mais par devoir et le constat d’une sombre injustice peut soulever leur divine colère et les porter au premier rang du combat. Ils sont le fer de lance de Rois despotiques tel Agamemnon  ou  couards tel Eurysthée et n’aiment pas en général ceux qu’ils servent pourtant.  Aussi la gloire récoltée dans le vivant prend une saveur amère dans l’au-delà, pour le Héros  mué en ombre éparse. « J’aimerai mieux cultiver la terre en humble paysan! »  Ulysse recueille aux enfers les sombres regrets  du héros Grec tombé à Troie. Parfaitement lié au déroulé historique du vingtième siècle, le roman fleuve de Jean Michel Guenassia « la vie rêvée d’Ernesto G » possède les même interrogations fondamentales sur le sens de nos engagements que la geste héroïque des récits mythologiques. Mais ici, la souffrance causée par la trahison des idéologies égalitaires, les désillusions amoureuses n’entameront jamais la vitalité professionnelle et l’humanité du héros central.

    Issu d’une généalogie de médecins  juifs Tchéques, Joseph Kaplan chercheur en biologie quitte à vingt six ans Prague pour l’Institut Pasteur de Paris en plein Front populaire. Ce communiste dans l’âme renonce à rejoindre les rangs des brigades internationales engagées dans la guerre d’Espagne perdue d’avance par les républicains faute de soutiens internationaux. Et de festonner  sa vie de travail acharné, de  soirées arrosées entre amis et conquêtes en parfait hidalgo, danseur mondain.

    A Alger la blanche, Kaplan étudie les maladies fléaux comme le paludisme ou la peste. Pragmatique et fuyant la persécution du Régime de Vichy, il découvre la médecine de terrain et la grande misère des indigènes isolés du monde dans un coin marécageux du contrefort des Atlas.  A la libération, avec sa compagne Christine comédienne et féministe engagée, il rejoint Prague sa ville natale, la demeure pillée de son père disparu et s’engage comme député communiste au renouveau du pays. Mais les purges incessantes, les condamnations à mort des anciens camarades confirment la réalité du totalitarisme croissant annihilant tout espoir d’un monde égalitaire. Le député ne se représente pas et disparaît à la tête d’un sanatorium de province. Ernesto G, militant révolutionnaire qu’il aurait pu devenir sera son premier patient, à guérir de la maladie et du doute ontologique né du constat du détournement des idéaux par les dirigeants du Kremlin. Ce sauvetage mettra en grand péril l’équilibre familial désormais précaire dans un pays couvert de chaînes.

    Jean-Michel Guenassia affiche une galerie de personnages colorés  par les grandes étapes de l’implantation du communisme en Europe et son désenchantement  facteur d’alliances de trahisons et de disparitions. Kaplan reste debout appuyé sur une valeur cardinale, la fidélité, à son enfance bercée par la poésie langoureuse de Carlos Gardel, aux différents visages de la médecine qu’il exerce en ténor, à ses proches. Cette saga fleuve de l’héroïsme au quotidien captive par la vivacité du récit  aussi attrayant pour décrire les recherches médicales à l’Institut, la désertion d’un légionnaire, une demande en mariage,  la rédemption d’un fils prodigue et en résumé, un parcours notable d’une grande dignité clé de sa longévité.

     

    La vie rêvée d'Ernesto G.

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  3. Avant la chute

    5 septembre 2015 par Jacques Deruelle

    Avant la chute
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    Si le buveur de vin participe de la prospérité du vigneron, le sniffeur de cocaïne conforte malgré lui le narcotrafic, étendard de la grande criminalité mondiale. L’illégalité du trafic engendre des profits colossaux pour les fabricants et les distributeurs en ne procurant jamais qu’un revenu de survie au planteur de cocaïer colombien. En passant par l’Espagne, le produit s’introduit en France dans les cabinets branchés et les lieux festifs avec l’aide de dealers souvent issus des cités. En Amérique du Sud, le grand banditisme allié aux guérillas, aux  groupes para-militaires, aux représentants politiques corrompus génère une criminalité record. En Colombie ou au Mexique, fuir la misère et le danger devient alors l’enjeu des migrations vers un eldorado très éloigné, les États-Unis.

    Menacées à dix huit et dix sept ans par des individus en armes dans un bidonville Colombien,  Norma et Sonia partent en expédition périlleuse jusqu’à la frontière Étasunienne distante de cinq mille kilomètres. « Avant la chute » décrit le chemin de croix de ces  sœurs migrantes, infesté de détrousseurs , d’assassins,  de kidnappeurs qui nourrissent les filières de l’esclavagisme sexuel et identique au calvaire vécu par les réfugiés aux portes de l’Europe, en Afrique du Nord, retracé au cinéma par Boris Lojkine  http://www.cine-fil.com/hope/.

    Le Sénateur Mexicain Fernando Uribal membre intéressé de la commission anti-drogue et riche propriétaire foncier véreux régente la Ciudad Juarez en s’accommodant du monopole des cartels, mais son pouvoir produit d’une combinaison précaire  est menacé par l’intensification de la guerre entre l’État régalien et les barons de la drogue.

    Enfant d’une cité de la banlieue parisienne mais véritable génie scolaire, le petit Nadir voit sa sécurité familiale inquiétée par les dérives délinquantes de ses deux grands frères  et son quartier risquer l’embrasement tant la violence conjuguant les trafics et les postures haineuses s’accumulent.

    Analyste hors pair des effets d’impact de la domination sociale, sa violence depuis le nazisme (l’origine de la violence), la mondialisation  financière (la fortune de Sila) ou criminelle, Fabrice Humbert détaille des trajectoires individuelles  bravant avec courage la « chute » mortelle face au dérèglement des structures d’intégration dans certaines cités, la propagation de la criminalité en Colombie, au Mexique ou au contraire se vautrant dans l’ignominie absolue devant la menace de purification du terrain politique.

     

    avant la chute auteur

     

    Avant la chute se range au rayon des ouvrages précieux qui stimulent notre conscience en dévoilant  des pans méconnus du monde social, ici les effets quotidiens dramatiques, lointains ou proches du trafic mondialisé de la poudre blanche. Son auteur prend part avec éloquence au courant littéraire indispensable, étranger au nombrilisme en vogue, fervent de l’ étalage d’une psychologie appauvrie. Son romanesque  épouse au contraire les enjeux du monde contemporain en éclairant les recoins de la sombre réalité à défaut d’espérer la changer conscient modeste des limites de l’utopie Sartrienne. Son récit choral est néanmoins  inappréciable qui renvoie chacun à ses responsabilités, politiques absents des luttes vitales, citoyens trop absorbés peut-être par le nouvel ordre artistique censé supplanter la littérature, les séries. Elles allient il est vrai deux qualités majeures, l’habileté esthétique et  le suspense capteur d’émotions, offrant un agrément particulier sans l’effort d’intériorité que le livre demande.

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  4. Seul dans Berlin

    16 août 2015 par Jacques Deruelle

    Seul dans Berlin
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    Souvent posée, la question de la responsabilité du peuple allemand dans l’expansion du nazisme et sa folie génocidaire et meurtrière dont en France le massacre d’Oradour sur Glane fut l’odieux symbole, n’a jamais trouvé de réponse globale satisfaisante en raison sans doute de difficultés théoriques mais aussi à cause de la culture de l’oubli prônée par les acteurs, peu enclins à se regarder au miroir de la culpabilité. Faut-il examiner plutôt ce que fut le degré d’adhésion des citoyens depuis la prise de pouvoir de Hitler jusqu’à la capitulation du 8 Mai 1945, le niveau de la défiance populaire voire les traces d’une quelconque résistance! Or quelle pouvait être  la réalité  de la sédition dans un pays condamné à la tyrannie absolue, privé de tous les réseaux de solidarité issus des formes traditionnelles d’opposition, presse, syndicats, partis politiques complètement anéantis, comment combattre  un régime fasciste dont l’appareil policier et militaire sophistiqué éliminait méthodiquement tous ses adversaires! Chaque allemand dont la cellule  familiale avait éclaté dans la guerre,  s’est trouvé de fait partagé entre soutien et soumission et rarement conduit à la mutinerie par les sursauts de sa conscience. En France, Pétain profita longtemps de la même passivité peureuse de nombreux compatriotes.

    Rare romancier à négliger le tabou de l’histoire des heures noires du peuple allemand, et donc, témoin précieux,  Hans  Fallada a  décrit  la vie quotidienne du petit peuple pendant la deuxième guerre mondiale à travers les figures emblématiques des habitants d’un immeuble de la Rue Jablonski à Berlin. « Seul dans Berlin » écrit en 1946 sur le grill des événements compose un panorama édifiant de la réalité sociale urbaine. Une galerie de personnages cohabitent,  la famille Persicke fervente soutien du régime, le père poivrot, ses deux fils  à la SS dont un, dirigeant du parti nazi terrorise le quartier, sa fille SS garde un camp de concentration, le couple Rosenthal, mari juif incarcéré pour « fraude à l’exportation » et sa vieille épouse terrée, anéantie par l’angoisse, Borkhausen, mari complaisant de la gardienne d’immeuble et mouchard acoquiné pour les intrigues et les larcins à Enno Kluge  parasite et volage chassé du domicile par Eva sa femme postière lassée de ses frasques, le conseiller à la Cour retraité From, discret et bienveillant envers les voisins victimes de la répression, Otto Quanqel contremaître d’une menuiserie industrielle réquisitionnée pour la fabrication de caisses de munitions puis de cercueils et son épouse Anna. Les Persicke arrosent la capitulation de la France au champagne saisit dans ses caves, quand  les Quangel reçoivent l’annonce du décès en combattant de leur fils unique. Anna  vitupère alors le Führer, son régime mortifère et blâme son époux de son silence complice. Aiguillonné  par le remord de cette disparition, Otto le taciturne, artisan consciencieux de la production de guerre va mûrir un scénario de résistance destiné à faire tâche d’huile. Et de calligraphier chaque dimanche des cartes dénonçant les mensonges et les turpitudes du régime qui seront déposées discrètement par le  couple dans les halls d’immeubles anonymes. Ces cartes fleuriront bientôt par centaines suscitant l’ire paranoïaque de la Gestapo et la traque des auteurs.

    Seul dans Berlin débute avec la phase de radicalisation du  régime qui impose le  ralliement de tous à la politique belliciste du Führer au prix d’une surveillance intensive de chaque lieu de vie, cafés, commerces, usines, immeubles, par le réseau des membres du parti et leurs indicateurs. La Gestapo est le fief de soudards malfaisants et alcoolisés dont la brutalité se déchaîne contre les suspects de tiédeur voire d’hostilité au parti nazi. Hans Fallada dépeint un microcosme peuplé de dirigeants grossiers et sadiques, régnant sur une population asservie par la peur. Les cadres de l’ancienne police, de la justice, de l’enseignement ou de la santé se sont pliés au carcan honteux de l’idéologie, participant à l’élimination des « ennemis » du Reich au nom du principe de légalité. On voit un médecin qui euthanasie sur ordre tel « parasite », soigner à l’opium sa propre lâcheté. Seuls les courageux Quangel dont la croisade se prolongera par miracle, rachètent  l’honneur de leur congénère au risque de la guillotine. Seul dans Berlin qui cible le quotidien d’un quartier dans l’euphorie des conquêtes puis dans la tourmente des bombardements enfin dans l’ère des désillusions après Stalingrad rejoint sans déformation manichéenne le constat historique d’un régime qui surveille et punit ses sujets jusqu’aux extrémités du délire de la persécution. Ainsi tout rebelle condamne ses proches mais encore l’ensemble de son réseau d’inter-connaissance!  Au cœur du troisième Reich, la résistance se bornait à des actes protestataires limités en attendant des jours meilleurs  et à assurer sa propre survie! En 1945, Eva Kluge la postière tiède adhérente du parti avait fuit la violence urbaine omniprésente pour se reconstruire à la campagne dans les travaux des champs. A l’instar de Jean Giono, l’auteur croit aux vertus rédemptrices de la terre nourricière, avec la foi du panthéiste.

     

    seul dans berlin auteur

     

     

     

     

     

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  5. Constellation

    17 juillet 2015 par Jacques Deruelle

    Constellation
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    Naître sous une bonne étoile, partir au ciel, ces résidus des grandes mythologies déclinés en croyances populaires témoignent de la force symbolique intacte de la voûte céleste  constellée d’étoiles célébrée par les anciens en tant qu’ultime demeure des héros, champ dernier des âmes défuntes et espace de projection du destin des hommes relié aux signes du zodiaque. L’harmonie parait dominer le ciel s’il n’est traversé par la comète, la météorite ou la foudre, autant de mauvais présages menaçant le terrien. A travers l’astrologie, la divination ou la voyance,  afin de conserver le primat de sa libre initiative l’homme cherche depuis toujours à percer le mystère de son destin sans jamais y parvenir. Pourquoi des plus augustes destinées sont elles tuées dans l’œuf, pourquoi l’éclair frappe t-il pareillement  d’illustres inconnus! Le caractère funeste du destin a intéressé nombre d’écrivains dont Adrien Bosc auteur récent d’un récit accompli, Constellation.

    ginette neveu

    Le 27 Octobre 1949,  le Lockeed Constellation construit par le fabuleux  milliardaire Howard Hughes, appartenant à la Compagnie Air France décolle d’Orly pour New York avec escale aux Açores. L’avion en phase de descente s’écrasera au sommet d’une montagne dominant l’Archipel avec à son bord trente sept passagers et onze membres d’équipage. Parmi les quarante huit victimes, Marcel Cerdan parti reconquérir son titre de champion du monde de boxe, poids moyen, et rejoindre sa bien-aimée Edith Piaf, Ginette Neveu virtuose précoce et surdouée, devenue à trente ans une des plus grande violoniste du siècle, son frère Jean, pianiste, Bernard Boutet de Monvel  peintre renommé, Amélie Ringler bobineuse à Mulhouse invitée par sa tante qui fortune faite veut en faire son héritière, cinq bergers basques parti rejoindre la diaspora au sein des vastes plaines américaines, Jenny et Françoise Brandière, fille et mère du patron d’un laboratoire pharmaceutique à Cuba, Kay Kamen inventeur de la montre et des produits dérivés Disney, Ernest Lowenstein venu reprendre la vie commune avec son ex épouse, Guy Jasmin, rédacteur en chef d’un journal canadien, d’autres victimes de tous horizons, Jean de La Noüe pilote, authentique héros de guerre…

    constellation auteur

    En courts chapitres parfaitement documentés et poignants, le récit décompose le scénario du drame depuis  le décollage de l’appareil, sa disparition, la localisation de l’épave, l’identification et le rapatriement des dépouilles,  jusqu’aux inhumations où seront pointées des erreurs d’identification invraisemblables. En alternance à ce déroulé du crash et ses conclusions, l’auteur dresse le portrait souvenir des victimes célèbres ou anonymes, un hommage pluriel érigé en épitaphe destiné au paradis des lettres, pour racheter peut-être un peu du désespoir de ces vies perdues et conserver  respectueusement leur  mémoire. Le ciel aussi les honore formant une constellation  de ses chevaliers tels Antoine de Saint-Exupéry disparu en Méditerranée  le 31 Juillet 1944,  Charles Wolfer et Camille Fidency autres pilotes de l’avion, Jacques Deweulf  (photo ci-dessous), à l’essai d’un des premiers chasseurs  militaires français à réaction, victime d’une avarie au décollage à Reims le 1er octobre 1955.

    Jacques Deweulf

      Adrien Bosc conclut d’une rêverie poétique sur la nécessité comme Ulysse du retour des voyages, formulation d’un éternel regret face à l’implacabilité des sentences célestes infligées aux mortels.

     

     

     

     

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  6. Le puits

    9 juillet 2015 par Jacques Deruelle

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    Tout puits est un mystère, à la fois porte d’entrée du monde souterrain voué aux âmes défuntes et matrice de l’eau précieuse source de vie. S’il est célébré pour ses facultés régénératrices et salvatrices, il épouvante aussi notre ancestrale mémoire comme théâtre de damnation des sacrifiés aux puissances primitives. Le puits, loge nombre de créatures diaboliques comme accueille sages, devins ou prophètes. Ambivalent, insondable,  il incarne à merveille les tensions  minant la psyché mise au défi de sortir de sa prison pour s’élever vers la lumière, symbolise l’éternel  combat du prisonnier terrestre entre le renoncement mortel et l’épanouissante conquête de l’univers qui fonde dans l’esprit des mythes d’Icare à Thésée, la liberté de l’homme, son émancipation. A l’image de la forêt représentant la terre antique de tous les dangers, le puits possède donc  la puissance des lieux qui parlent à notre inconscient.  C’est une prison funeste  pour un enfant sauf à en réchapper comme le petit chaperon rouge au terme d’une épreuve rituelle traduisant le passage à la maturité.

    Tombés ou jetés au fond d’un puits de sept mètres de profondeur relégué en forêt, deux frères, le grand et le petit luttent comme Sisyphe pour survivre en tétant l’eau des parois, en ingérant une bouillie de vers, larves, fourmis en très petites portions. Dans la grande tradition des contes noirs, Ivan Repila décrit avec crudité le calvaire de deux enfants que tout condamne à moins d’une étincelle inventive pour s’échapper. Le grand a bien creusé des marches qui aussitôt s’effondrent, appelé au secours à perdre haleine en vain, chassant de jets de pierre la menaçante maraude de loups affamés. Il a projeté vers le ciel dans un tournoiement le petit qui s’est écrasé contre la paroi, meurtri…  Alors de son âme vengeresse mais fraternelle a jailli le scénario invraisemblable qui fait naître une lueur d’espoir en butte au jeûne forcé, chronophage.

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    Comment survivre aux conditions extrêmes! le puits réactive ce qui se cache derrière  les contes et légendes, les peurs archaïques et les moyens de les dépasser. Car nul n’est jamais condamné quand sont mobilisées les ressources présentes pour sortir de l’ornière. Le grand transforme sa colère en énergie tournée vers un but, le petit se découvre voyant, peintre des profondeurs, inventeur d’une nouvelle langue, d’une musique ostéovégétale  et accomplira pense t-il « de grandes choses ayant vécu dans un puits », comme une graine enterrée s’épanouissant à la lumière!

    Le conte exprime magnifiquement la supériorité de l’enfant sur l’ animal, le grand faisant choix de renoncer au cannibalisme et de s’adjuger les plus grosses parts de nourriture… par calcul altruiste. La lecture symbolique peut se déployer  ici à foison, le puits figurant aussi la matrice originelle qui devient tombe pour l’enfant ne parvenant pas à s’extraire.

    En exergue, l’auteur  de ce conte magistral (ou du rêve exprimant le combat héroïque contre la froide réalité de toute les injustices) oppose deux visons de la civilisation sur le sens du partage, de Margaret Thatcher à Bertolt Brecht, un antagonisme tranché par la vérité sortie du livre,  ode constante à la protection et au sacrifice du fort pour le faible.

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  7. Check-Point

    3 juin 2015 par Jacques Deruelle

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    Une équipe médicale intervenant contre la malnutrition en Afrique, soignant des réfugiés entassés dans des camps ou distribuant des colis de victuailles aux enfants victimes de la guerre au Proche-Orient ou en Europe forment des images valorisées par les médias de l’action humanitaire. Les ONG ont en effet bonne presse, possèdent des moyens financiers qui en font des acteurs d’importance sur le lieu des catastrophes, le théâtre des conflits internes ou des guerres. Mais cette interventionnisme croissant, quand il est même question aujourd’hui de sacraliser en droit le devoir d’ingérence,  pose le problème de l’efficacité des politiques étrangères étatiques pour résoudre les crises internationales. L’humanitaire n’est-il pas devenu le cache misère des méfaits des politiques économiques impérialistes, l’expression de l’incurie des organisations internationales gouvernementales? Quelles répercussions cette réflexion citoyenne engendre t-elle sur l’acteur de terrain chargé de poser le pansement sans guérir la plaie et qui constate, bouleversé dans sa conception de la neutralité, que les politiques demeurent le plus souvent frappés d’inertie dans leurs calculs face aux souffrances subies par les populations, au Rwanda en Bosnie ou en Palestine…

    Ces interrogations imprègnent le dernier roman de Jean-Christophe Rufin, relatant une course poursuite en camions de cinq humanitaires chargés de livrer une aide matérielle aux réfugiés musulmans d’une mine, sur les routes dangereuses de Bosnie au plus fort des combats de 1994. Lionel,  grand fumeur de joints et chef dépassé de la mission, Maud jeune idéaliste bientôt déniaisée, Vauthier,  une mouche des Services Secrets, Marc et Alex anciens militaires aux motivations inavouées. Et si le convoi humanitaire dissimulait autre chose que des couvertures et du chocolat …  Sur les terres glacées de l’ex Yougoslavie parsemées de points de contrôles souvent périlleux, menacés par les luttes intestines des paysans et villageois  en guerre,  deux véhicules catarrheux  offrent le spectacle d’un  huis clos irrespirable chargé de rivalités puis de haine…

    check point katiba

    Dans Katiba, l’auteur orchestrait une manipulation afin de neutraliser un chef d’Al Qaida depuis une agence de renseignements, la Providence. Dans le parfum d’Adam, la même agence coordonnait une enquête visant à déjouer un complot planétaire contre des foyers de pauvreté, émanant d’une secte d’écologistes dévoyés. Jean Christophe Rufin éclaire avec aisance et sans ostentation la complexité de ses galaxies passées, les enjeux  de l’action humanitaire dans les conflits armés, les dérives de l’écologie militante, le jeu subtil et marionnettiste des Services de renseignement. Des protagonistes attachants ou inquiétants, des héroïnes séduisantes traversent ces intrigues policières et amoureuses palpitantes et forment le carnet d’aventures brillant d’un romancier enquêteur prolifère à l’image d’un autre maître du suspense, John Le Carré.

    check point rufin

     

     

     

     

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  8. Quinquennat

    30 mai 2015 par Jacques Deruelle

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    Depuis que le capitalisme bourgeois domine le terrain politique, les scandales politico-financiers n’ont pas connu de vrais décrues nonobstant les promesses d’en terminer avec la corruption des élites claironnées au plus fort de chaque scandale. De Panama à Clearstraem en passant par les frégattes de Taïwan, la litanie des affaires n’est pas prête de s’éteindre si l’on en juge par la disparition de l’intégrité comme valeur cardinale d’une fonction politique qui se professionnalise et l’indifférence tangible des citoyens vis à vis des entorses à la probité des politiques chevronnés, épinglés ici ou là par les Tribunaux. L’enrichissement malhonnête des puissants, n’est pas vraiment stigmatisé par le plus grand nombre ni perçu comme une offense majeure à la démocratie. L’émoi du public sera de courte durée et le feu aussitôt éteint par les propos lénifiants du politique suivis d’une réforme en trompe l’œil. Le désir d’enrichissement personnel et la capacité de transgression dans ce but habitent peut-être le tréfonds de beaucoup de nos concitoyens. Le romancier Marc Dugain est un témoin acéré de ce manège politique. Le deuxième volet de sa trilogie de l’emprise, « Quinquennat » constitue en effet un révélateur puissant et salvateur des pratiques en réseau des élites françaises reliant politiques, hommes d’affaires et services secrets, d’une plume qui s’est déjà frottée avec aisance à la Russie de Poutine (une exécution ordinaire), à l’Amérique de Kennedy (la malédiction d’Edgar) où la fiction parait si richement documentée qu’elle réfléchit la réalité à s’y méprendre…

    Candidat du centre droit Launay est élu Président de la République récompensant d’un marocain aux Finances, Lubiak, son rival de parti évincé. Mais d’emblée la guerre de succession s’ouvre entre les deux hommes mobilisant l’arsenal des services secrets, la complicité des patrons de firmes industrielles, énergétiques et d’armement, la maîtrise des grands contrats vecteurs de rétro-commissions. On croise Lorraine, une agent de la DGSE manipulée par sa hiérarchie, Térence Absalon  journaliste d’investigation pistant un fait-divers survenu opportunément entre les deux tours, une première dame dépressive depuis le suicide de sa fille aînée et mise sur écoute par son mari, un intermédiaire tout puissant  des contrats avec les Émirats. Les intrigues s’entremêlent mues par deux ressorts, la volonté de puissance et d’enrichissement. On jugerait le scénario d’un cynisme outrancier si la Russie et les USA avaient le monopole des pratiques paranoïaques du commandement. Or l’infusion se répand dans les États européens et l’actualité des écoutes de dirigeants occidentaux par exemple, ne vient guère rehausser ce tableau noir du pouvoir et ses élites, dans l’attente de la conclusion future de l’auteur.

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  9. La compagnie des spectres

    14 mai 2015 par Jacques Deruelle

    la compagnie affiche

    Aux lendemains de la seconde guerre mondiale, les souffrances des victimes ont été refoulées par le bulldozer de la normalisation politique et la Justice encore foisonnante d’ivraie pétainiste n’a guère favorisé la mise à jour des actions sordides de la collaboration. Quand le fonctionnement social choisit de taire l’infâme passé au lieu de le dénoncer publiquement, la raison est-elle du côté des lâches innombrables qui s’accommodent de tout  ou du fou qui s’insurge seul contre l’amnésie générale!  Erasme fit en son temps l’éloge de la déesse folie pour son aptitude à dénoncer les turpitudes de deux strates dominantes, la courtisanerie et le haut clergé.  Lydie Salvayre exalte aussi à sa manière la déraison en signant en 1994, un huis-clos tragi-comique, la compagnie des spectres.

    Dans un appartement encombré et insalubre comme la caverne de Diogène, Rose et sa fille Louisiane reçoivent la visite d’un huissier venu pratiquer une saisie conservatoire. Tout au long de l’inventaire de chaque pièce traversée, Rose qui  tient l’homme de loi pour un envoyé de Darnand le chef de la Milice en 1943, l’abreuve d’injures et de soliloques et veut le jeter dehors empêchée par sa fille en lutte pour la sauvegarde des convenances du présent. Un jeune frère massacré par deux miliciens sur une dénonciation calomnieuse en 1942,  une mère venue demander justice au Maréchal en personne à l’Hôtel du Parc, humiliée par la police vichyste, ces deux tableaux de larmes et de sang ont rivé à jamais le cerveau de Rose au  passé maudit, à la dramaturgie toujours vivante. En 1994, les collobos, Pétain qu’elle appelle Putain, Darnand ou Bousquet sont pour la démente, encore aux basses œuvres. Comment peut-il en être autrement dans un pays ou les rideaux sont tirés sur les méfaits des séides du régime vichyssois, où les propos les plus ouvertement antisémites au café du commerce sont couronnés de succès! Conçue un soir d’étreinte avec un Antillais, en séjour psychiatrique, Louisiane qui n’a que dix huit ans s’est enfermée bon gré mal gré dans le scénario maternel pour tempérer ou annihiler les effets dévastateurs des troubles mentaux et comportementaux. A la conclusion pourtant, mère et fille d’un même élan se rebellent…

    la compagnie lydie

    D’une plume incisive Lydie Salvayre consigne le souvenir d’exactions épouvantables dans une période noire ou l’inertie de la population agenouillée devant un vieillard indigne surnommé le père de la nation avait favorisé l’ascension des natures les plus intolérantes, cupides et sanguinaires. Elle accompagne le retour du refoulé de récits cocasses alternant le cru et le châtié, selon que la folle maman nourrie dans sa réclusion de saines lectures manie la crème du proverbe ou l’obscénité tapageuse. Le récit  théâtralisé via la triple unité d’action de temps et de lieu  confirme l’appétence de son auteure pour les psychés abracadabrantesques, frappées de plein fouet par les ravages de l’Histoire. 

     

     

     

     

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  10. L’annonce

    25 février 2015 par Jacques Deruelle

    l'annonce page

    Une  petite annonce dans la rubrique rencontre du chasseur français peut-elle conduire à trouver l’âme sœur? C’est à 46 ans le pari de Paul un agriculteur désireux de fonder un foyer dans sa ferme isolée du Cantal où cohabitent deux oncles octogénaires et sa propre sœur Nicole tous célibataires endurcis. Annette d’Armentières a pris le risque à 37 ans de lui téléphoner et de le rencontrer à mi-chemin dans une cafétéria, pour se relever d’une dépression engendrée par la violence relationnelle de son concubin alcoolique désormais incarcéré. Lui a parlé plus que de coutume comme pour conjurer la crainte de l’échec, elle a caché ses blessures, regardé ses mains inconnues solides et prévenantes sans pulsions malvenues, espéré trouver la guérison en quittant le Nord avec son fils de 11 ans et tenter crânement l’expérience d’une vie nouvelle. Mais la Nicole n’est pas disposée à laisser entrer une étrangère au sérail qui entame son leadership et les oncles goguenards forment un obstacle à son accueil. Annette parviendra-telle a déjouer l’hostilité tacite des anciens de la famille et à s’implanter auprès de Paul seul à lui offrir une place sur le plan affectif?

    Marie-Hélène Lafon déroule le fil d’une rencontre entre deux espérances, celle de rompre avec l’atavisme du célibat pour lui, celle de croire à la possibilité d’une maison de douceur pour elle. Paul et Annette ont pour accéder à leurs désirs, quelque chose à donner et quelque chose à recevoir. Réinventer les gestes du corps n’est alors pas une barrière insurmontable. L’un est victime du déclin de la communauté rurale qui n’offre plus de perspectives de mariage, l’autre de l’échec d’une liaison dans son milieu d’appartenance, mais l’intimité et la symbiose peuvent naître parfois de rencontres aux formes inédites qui remisent au second plan la question de l’attirance réciproque. Le passage à la concrétisation d’une annonce est le gage d’une volonté commune de se dépêtrer du passé en tentant l’expérience du partage d’une vie étrangère. La pierre d’achoppement provient de l’entourage gardien de l’orthodoxie communautaire.

    L’auteure dépeint avec délicatesse deux êtres qui s’apprivoisent mutuellement sur fond de préjugés et de rupture avec la tradition rurale. Les conflits de territoire, la cuisine, l’étable ou le potager sont des symboles identitaires dont seule l’empathie parvient à triompher. Éric fils d’Annette fera son nid auprès de Lola la chienne accorte de la ferme pour gagner en aplomb et trouver sa voie. Dans le creuset d’un foyer reconstitué, des tranches de vie se déploient parfaitement trempées dans la réalité.

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