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‘Roman’ Category

  1. Pas pleurer

    janvier 26, 2015 by Jacques Deruelle

    pas pleurer couv

    L’épreuve d’une guerre aggrave toujours la tournure des émotions humaines confrontées à la dramaturgie du réel. Engendrée par une révolution, elle fait naître l’espérance de changements  émancipateurs sous le couvert des utopies qui en sont les porte drapeaux. Le risque vital révèle et accentue les identités et les dérives psychologiques pour l’écrivain dont la lecture privilégiée est l’être caractérisé par son substrat économique social et politique. La mémoire marquée au fer rouge des événements tragiques produit nécessairement des résurgences dans la généalogie familiale. Pas pleurer retrace un épisode douloureux et légendaire de la saga maternelle plongée dans l’historiographie de la guerre civile espagnole en 1936.

    pas pleurer ville

    L’antique société rurale est alors bousculée par sa jeunesse dont la fibre libertaire accompagne l’institution de la jeune République. A 15 ans Montse, la propre mère de Lydie Salvayre récuse la proposition parentale d’entrer comme boniche au service d’une famille bourgeoise, soutenue dans sa rébellion par José le frère aîné anarchiste fervent depuis son séjour à Lérima un des foyers urbains de la Révolution rouge en marche. Or la municipalité du village échoit au communiste Diégo fils adoptif d’une grande famille monarchiste mais renégat à celle-ci. Déçu d’avoir perdu l’hégémonie au profit de son plus farouche adversaire depuis l’enfance, José accompagné de sa jeune sœur rejoint Barcelone où se joue le destin du pays. Tandis que Montse s’éprend d’un poète français membre des brigades internationales, l’aîné voit ses convictions se lézarder au spectacle du chaos dominant chez les combattants rouges « en espadrilles », démunis d’armements et de vrais chefs face aux troupes aguerries et sanguinaires de la contre révolution emmenée par le Général Franco. Les luttes intestines font rages aussi entre les factions révolutionnaires compromettant l’enjeu de la puissance unitaire gouvernementale. Tant espérés, les soutiens étrangers qui se payent surtout de mots aux terrasses des cafés lui apparaissent enfin d’une grotesque vacuité. Et finalement, les blancs qui fusillent par milliers tous les suspects de sympathie républicaine égalent en ignominie et en abomination les milices anarchistes massacrant prêtres et religieuses! Cette folle parenthèse catalane, intense et fugace marquera à jamais Montse enceinte de retour au Village et José, désenchanté au spectacle équivoque de la magie révolutionnaire en action mais intact dans son idéal profond de sauvegarde des valeurs de liberté, d’égalité et de fraternité jusqu’à l’extrémité sacrificielle.

    pas pleurer guerre

    Le témoignage maternel dans une novlangue mixant le catalan au français exprime avec gravité souvent et cocasserie parfois la complexité des relations humaines dans l’écheveau d’un conflit qui dépasse l’entendement. Ainsi de la rivalité mortelle entre Diégo devenu par une exceptionnelle ironie du destin, l’époux de Montse et son beau-frère, à l’empathie reliant la jeune épousée à son beau père cet employeur qu’elle avait plus jeune éconduit et devenue si forte que les barrières de classes disparaissent au profit d’une intimité confiante. l’auteure amplifie son propos de la condamnation du clergé bénissant la terreur blanche et absolvant les épurateurs en citant  les chroniques de Georges Bernanos témoin épouvanté depuis Palma de Majorque des atrocités commises par les troupes nationalistes comblant sur leur passage les fossés de leurs charniers et écrivain offensé dans son mysticisme par la complicité immonde de l’épiscopat espagnol. Condamné à l’époque par le milieu catholique aussi profondément anticommuniste qu’indulgent vis à vis du bouclier fasciste, son grand ouvrage les grands cimetières sous la lune dénoncera courageusement l’effroyable iniquité de cette croisade sanglante contre les républicains espagnols.

    pas pleurer exode

    L’écrasement de la République privée du soutien officiel de la France du Front populaire et de l’Angleterre fut inéluctable face au surarmement des troupes franquistes renforcées par Hitler et Mussolini, jetant jusqu’en 1939 un demi million d’espagnols sur les routes de l’exode vers la France où la fraternité pris la forme d’une concentration des réfugiés dans les camps précaires d’Argelès sur mer, du Bacarès ou de Saint Cyprien, mais le lecteur ne saura rien de ce sombre épisode de la vie de Montse que sa mémoire d’octogénaire a occulté.  Lydie Salvayre exhume un pan de l’archéologie familiale dans le creuset d’un conflit d’une rare violence signant l’échec des principes démocratiques à l’image de l’Europe soumise aux dictatures; Un roman personnel et politique à l’accent tragique traversé de lueurs picaresques qui ressuscite des figures et des sentiments toujours subtils et émouvants.

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  2. Dora Bruder

    janvier 1, 2015 by Jacques Deruelle

    dora bruder couv

    Sitôt la défaite consommée, l’État français du maréchal Pétain afficha ouvertement son antisémitisme en promulguant un « statut des juifs » et une obligation de recensement dans les Préfectures.

    Première étape anodine du processus criminel de sélection, l’affichage à la porte des  Mairies et la publication dans le presse de cet avis préfectoral:

    AVIS AUX ISRAÉLITES
    Le Sous-Préfet de Cognac invite les Israélites
    ayant fait la déclaration prévue par l’Ordonnance
    du 27-9-1940 du Commandant en chef de
    l’Armée d’occupation, à se présenter
    d’URGENCE à la Sous-Préfecture porteur
    1°- s’ils sont français de leur carte d’identité ;
    2°- s’ils ne sont pas de nationalité française de
    leur carte d’identité d’étranger ou de leur
    autorisation de séjour.
    -:-:-:-:-:-:-:-

    La politique raciale des nazis trouvait à Vichy des serviteurs résolus et un appareil administratif et policier zélé dans l’organisation des premières rafles de juifs, hommes, femmes et enfants dans la région parisienne et de leur internement dans les camps de Pithiviers ou Drancy. Bien peu de fonctionnaires soumirent ces mesures discriminatoires à la critique de leur jugement pour les refuser, comme le Préfet Jean Moulin ou le Principal de Collège Antoine Gouze  et quelques citoyens aussitôt emprisonnés arborèrent par solidarité avec les réprouvés, l’étoile jaune. La passivité de l’opinion publique soumise à la propagande antisémite, sur les murs des villes, dans les salles de cinéma facilita le déroulement des arrestations, la confiscation des biens et la déportation par milliers des juifs de France. Ils étaient avec les résistants, appelés à disparaître comme nuit et brouillard sans laisser de traces, au terme d’un processus de déchéance programmée de leur humanité. Dans le Paris des années quarante au climat lourd de menaces et de peur légitimes, tout porteur de l’étoile jaune savait, aux difficultés de la survie quotidienne, à l’impossibilité de cacher sa famille, la précarité de son destin. Face à l’ampleur du génocide la loi du silence fut d’or pour taire les responsabilités après la libération. Des familles entières anéanties, leur biens spoliés et si peu de survivants invités à témoigner! Comment dès lors rendre hommage aujourd’hui au sort de ces quatre vingt mille êtres humains anéantis dans l’indifférence générale? En stimulant le devoir de mémoire à travers les arts, le cinéma (Shoah, la liste de Schindler…) ou la littérature, des récits magistraux de Charlotte Delbo aux romans exemplaires de Patrick Modiano, tel Dora Bruder publié en 1997, deux ans après la déclaration de Jacques Chirac au Vélodrome d’hiver.

    dora bruder photo

    L’auteur adopte pour champ d’investigation la disparition à Paris d’une jeune fille de quinze ans, Dora Bruder, mentionnée dans un vieux journal paru le 31 décembre 1941, à la rubrique avis de recherche. A l’issue d’une quête de huit années, à l’aide des traces administratives retrouvées dans quelques rapports de police, fichiers scolaires et registres d’internement conservés, il reconstitue avec la minutie d’un archéologue son identité et le scénario de son histoire familiale que trois photos complètent. Ses parents juifs étrangers sans emplois et sans ressources occupent une chambre d’hôtel réduite, boulevard Ornano tandis que Dora séjourne à la pension du Saint Cœur de Marie rue de Picpus, probablement mise à l’abri. Est-ce pour se soustraire à l’austérité de la règle et rongée par l’extrême solitude que la jeune fille fugue le quatorze décembre 1941? L’auteur échafaude cette hypothèse de ses propres affects de petit parisien mal aimé, placé en internat en 1960, révolté et fugueur, « une occasion rare d’être soi-même, mais  l’exaltation ne dure pas, votre élan est brisé net ».

    Le cadre citadin parisien est porteur de la mémoire des scènes de vie qui s’y déroulèrent sous l’occupation, dans les années soixante ou quatre vingt dix et l’écrivain en perçoit les effluves, relève les mystérieuses correspondances tel le fouilleur, exhumant délicatement de la truelle et du pinceau les matériaux du passé par couches successives. Poursuivi par Javert, Jean Valjean et Cosette n’ont-ils pas, par extraordinaire trouvé refuge derrière les hauts murs d’un couvent rue de Picpus! Se souvenir de nos émotions, ressusciter une atmosphère particulière participe de la compréhension d’une identité qui se forge aussi dans son lien au quartier, selon le contexte des événements et parfois en fonction  d’éléments aussi diffus que la saisonnalité qui  fera ressentir en hiver, l’injustice plus durement.

    Arrêtée par la police en Février 1942 au terme d’une mystérieuse escapade de quelques mois, Dora est internée à Drancy en Août et déportée à Auschwitz en Septembre où elle disparaîtra comme son père, ancien légionnaire français mutilé de la première guerre et sa mère, dans l’indifférence de l’époque. C’est pour réparer cette injustice incommensurable que Modiano, enfant lui-même souffre douleur, victime de l’incurie maternelle et de la désertion paternelle, se fait le porte parole des réprouvés de l’Histoire dont il se sent proche. Sans commettre le sacrilège de romancer le parcours de ces martyrs ni s’adonner à l’analyse vengeresse des fautes et des lâchetés collectives, Dora Bruder restitue aussi fidèlement que possible la mémoire des disparus rompant ainsi la forfaiture de leur anéantissement. Des écrivains allemands comme Friedo Lampe ou Félix Hartlaub, des poètes français comme Jean Gilbert Lecomte ou Robert Desnos auteur d’un recueil « la place de l’étoile », également titre par incidence du premier roman de Patrick Modiano, furent « frappé par la foudre » comme l’héroïne, « servant de paratonnerre afin que d’autres soient épargnés » et deviennent les hérauts pudiques  des destinées les plus vulnérables.

    dora bruder photo modiano

     

     

     

     

     

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  3. Le règne du vivant

    novembre 23, 2014 by Jacques Deruelle

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    Un écosystème en danger en raison de la prolifération des pesticides ou des OGM, des projets contre nature d’aéroports ou de barrages, entre autres révèlent la fragilité des règles de protection de  l’environnement face aux poids des lobbies agricoles et industriels, soutenus par les pouvoirs publics, au gré des besoins du développement productiviste.  Dans le domaine du réchauffement climatique, de la protection des biotopes ou des espèces animales menacées, l’écologie est souvent éclipsée par les pratiques entrepreneuriales prédatrices des ressources de la planète. Désabusé par la tiédeur et les atermoiements du politique, le militant peut être tenté alors par l’activisme, c’est à dire par l’action directe censée frapper les esprits du citoyen, tel le démontage du Mac Donald’s de Millau, la pénétration dans les enceintes de centrales nucléaires ou le fauchage de parcelles de plantes génétiquement modifiées. Un tel engagement qui peut avoir une réelle légitimité, au regard des enjeux écologiques majeurs, n’en est pas moins considéré comme illégal, par les représentants de l’État, à un moment donné du droit et peut entraîner des peines privatives de liberté ou faire courir sur le terrain, bien des dangers aux protagonistes. C’est le combat du faible au fort parfois mené jusqu’à l’extrémité sacrificielle, immortalisée par des militants célèbres, Diane Fossey ou anonymes, Vital Michalon…

    Dans le droit fil de cette réflexion, le règne du vivant dresse le portrait d’un activiste de la protection des océans, le capitaine Magnus Wallace qui, lassé des abus de la société marchande et du silence complice des gouvernants s’est engagé à contrecarrer la chasse aux grands mammifères marins, baleines, cachalots et le braconnage des requins dans les eaux internationales en éperonnant s’il le faut les navires de ces pêches illégales mais tolérées voire protégées comme un substitut à la misère dominante en ces archipels à la faune exceptionnelle et qui génèrent, à l’instar du commerce d’ailerons de requins vers le Japon, d’importants profits. Charismatique, ce chef récusant tout compromis s’entoure d’une escouade de volontaires de toutes nationalités et de tous horizons professionnels, biologistes, médecins, enseignants, mécaniciens, cuisiniers ainsi que d’un photographe, le narrateur du roman venu témoigner de la réalité des massacres et des actes en représailles de ce haut défenseur de la faune marine si décrié pourtant dans les cercles écologistes bien pensants. Si le harponnât à la chaloupe procédait du panache et laissait une chance au grand mammifère des profondeurs, les techniques modernes de pêche, repérage par satellite, canon jugé sur un monstre d’acier, harpon équipé de grenades explosives facilitent la tuerie à grande échelle, dans des eaux dépourvues de toute surveillance.

    le règne du vivant

    Alice Ferney explore en profondeur les modalités et les responsabilités du trafic lié à la capture des animaux marins; elle dépeint avec élégance la beauté de la faune marine pour mieux souligner l’abomination des mutilations et l’agonie lente de milliers d’espèces chassées au profit d’un mode égocentrique de consommation  érigeant par exemple en élixir de longue vie des produits dérivés de ces gigantesques boucheries. Ce roman apologétique d’un mode d’action qui privilégie les intérêts à long terme, « intergénérationnels » interpelle en ces temps dominés par le laisser faire et le laisser aller et donne à l’auteure l’occasion d’une nouvelle expédition fervente et visionnaire au sein des valeurs de l’humanisme. Il fait écho aux sursauts des consciences les plus aiguës, celle récemment éteinte d’Alexandre Grothendieck remisant son génie face à l’indigence du combat écologique de ses contemporains.

     

     

     

     

     

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  4. La petite communiste qui ne souriait jamais

    mai 11, 2014 by Jacques Deruelle

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    Le retentissement médiatique des jeux olympiques sur la planète et le processus d’identification des spectateurs aux lauréats de leur pays sont si puissants que la fabrique des champions est devenu un enjeu politique majeur aux mains des fédérations sportives soutenues par les États et les lobbys financiers. Le sport spectacle se présente à l’évidence de plus en plus comme un facteur de construction de la béatitude populaire plus aisé à manipuler que l’engagement citoyen, le militantisme syndical ou politique, ces contre-pouvoirs! A l’époque du rideau de fer, l’occident a beaucoup moqué les performances des athlètes de l’Est qui n’avaient pourtant pas, l’histoire l’a démontré, le monopole du dopage et autres trucages et encore moins les avantages des dérives du sport marchand. L’amateurisme du passé et son idéal éthique s’est fracassé sur le mur des profits colossaux générés par la société capitaliste.

    Une enfance à Bucarest, la pratique intensive de la danse et même les difficultés à se reconstruire après une agression* furent autant d’expériences prédisposant Lola Lafon à explorer dans son dernier roman, la petite communiste qui ne souriait jamais, le parcours d’une jeune gymnaste roumaine d’exception, Nadia Comaneci, star des jeux olympiques de Montréal et de Moscou, puis égérie de la famille Ceausescu, idole déchue enfin, après un exil controversé aux États- Unis quelques jours seulement avant le déclenchement de la révolution qui renversa la dictature communiste.

    A seulement quatorze ans, l’héroïne des jeux d’été canadiens de 1976 était le modèle emblématique d’un système de sélection des enfants à même les cours d’écoles, formés à l’école de gymnastique d’Onesti dirigée par un ancien athlète, Bela Karolyi et sa femme, adeptes de méthodes musclées, entraînement stakhanoviste malgré les blessures, diète forcée pour conserver la légèreté, pressions psychologiques comme prix à payer de l’excellence. Une recette à succès qui traversera l’atlantique pour défendre les intérêts de la gymnastique américaine: loin de tout manichéisme, Lola Lafon montre que la Roumanie du bloc de l’est n’a pas eu l’exclusivité de cette exploitation peu scrupuleuse du corps des enfants, jusqu’au martyre parfois, à la seule gloire  étatique sportive. Multiple médaillée olympique, seule gymnaste notée dix sur dix à sept reprises pour la perfection des enchaînements inédits de figures sans temps morts, «la grâce, la puissance, le risque sans qu’on ne voie rien». Nadia Comaneci abandonne la compétition à l’âge de vingt et un an mais suscite une telle ferveur populaire qu’elle est érigée en «symbole politique» par le clan présidentiel et accaparée aussitôt par le fils du dictateur selon un schéma classique d’instrumentation du champion, ici poussé à l’extrême de la confiscation sexuelle.

    Oui, sport et politique ont partie liée et l’icône du peuple roumain devenue caution du régime fut exfiltrée à l’étranger, jusqu’aux États-Unis comme une étape nécessaire de légitimation aux yeux du peuple, de la destitution présidentielle inscrite dans la volonté du Kremlin et des hiérarques du parti communiste roumain adeptes de la perestroïka en 1989, avec l’accord des autorités américaines. L’ouvrage rétablie ainsi la vérité d’un coup d’État habillé en mascarade révolutionnaire, maquillé aux couleurs du réveil démocratique destiné à lessiver les effets d’une politique sociale désastreuse, d’une natalité conduite à marche forcée qui avait aboutie à la répression de l’avortement et à l’interdiction de la contraception**. Au terme de cette révolution de palais, les dignitaires du régime avaient pu se redéployer. On comprend l’amertume des militants de bonne foi interrogés par l’auteure de retour dans la capitale, sur les traces de son passé: « une révolution pour plus de Coca Cola et pour devenir l’esclave du FMI… ».

    la petite communiste lola

    Nourri telle une enquête journalistique, le roman s’enrichit à chaque soubresaut de cette histoire individuelle et collective d’échanges par mails ou par téléphone entre son auteure et l’héroïne. Un recueil d’impressions purement fictif mais qui, par delà le spectacle glorifié, les jugements de valeur occidentaux disqualifiant le soutien présumé au nationalisme des Ceausescu, restitue masqués par le mythe, l’humaine vérité de Nadia, la profondeur de son talent, son droit à l’intimité et au silence. Le sourire exprime la libre intériorité de chacun, insensible par nature aux diktats répétés des commentateurs sportifs: Lola Lafon évoque avec tolérance le parcours semé d’embûches d’une authentique championne et ouvre l’armoire aux fantômes du passé politique roumain pour dissiper les faux semblants. L’artiste exprime aussi dans ses chansons les émotions féminines les plus secrètes, toujours avec élégance!

    *Ces jalons du parcours de l’auteure ont été publiés dans le mensuel Causette sous la plume de Johanna Luyssen.

    ** 4 mois, 3 semaines et 2 jours, www.cine-fil.com.

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  5. Réparer les vivants

    février 17, 2014 by Jacques Deruelle

    réparer les vivants couv

     

    La force, la beauté sont des vertus du corps qui se confrontent parfois à la démesure, Simon émerge de la mer glacée un matin d’hiver rompu par une session de surf, vagues d’un mètre cinquante, mais empli du sentiment de sa toute puissance, tatouage maori sur l’épaule, sacrifié à cet étrange rituel d’auto-célébration, heureux d’avoir vaincu dans ce grand rendez-vous marin, l’angoisse et assouvi le désir, tel le divin Achille.

    Mais les héros sont foudroyés jeunes aussi, parfois même à dix huit ans. Un virage mal négocié au retour et le van s’encastre dans un poteau. Passager sans ceinture, Simon est transporté dans le coma à l’hôpital du Havre. Au service de réanimation, Pierre Révol le médecin de garde diagnostique bientôt un traumatisme crânien d’un extrême gravité, des lésions irréversibles, une hémorragie massive, la disparition de toute activité biochimique ou neuronale. La mort cérébrale est alors constatée, mais le cœur et les poumons, soutenus par des machines continuent de fonctionner.

    Réparer les vivants est un roman habité de bout en bout par la puissance des vagues et la mystique de la mer, métaphore des destinées humaines emportées dans le rouleau des événements de la vie même, confrontées à la mort mais aussi à la responsabilité face au processus du don d’organes. Maylis de Kerangal met en présence l’unicité d’une famille, père et mère anéantis et le personnel médical pour qui le corps de Simon avant de rejoindre l’univers des défunts offre une exceptionnelle opportunité de réaliser des prélèvements en vue de greffes, cœur, reins, poumons, foie…

    Des temps différents s’entrechoquent, celui des parents hébétés, à peine conscients du décès de leur fils dont la poitrine se soulève et le teint rose encore, et celui des médecins tenaillés par l’urgence. Panique, angoisse des époux et cœurs qui s’emballent face à pareille décision d’autoriser le dépeçage, quand Thomas Remige, l’infirmier coordonnateur de prélèvement les reçoit afin de dévoiler le processus du don d’organe, porté par une éthique de respect des vivants et des morts, et donc visage toujours serein et voix toujours calme, celle parfaitement maîtrisée d’un artiste du chant.

    Le récit, altruiste et généreux déroule avec précision le fil d’une transplantation cardiaque éclairant le lecteur sur la rigueur des protocoles, la complexité des pratiques chirurgicales alliage parfait de prouesses mentales et manuelles, sonde aussi les âmes des protagonistes, des parents en prise avec les modalités si particulières de leur deuil, des médecins et infirmières priés de laisser à la porte du bloc opératoire leur fatigue, leur tensions affectives condition de l’excellence professionnelle, rend un puissant hommage à la valeur du don consenti par la famille, ce déchirement d’autant plus violent qu’il implique un organe -le cœur- chargé d’une puissance symbolique, dissèque enfin les doutes qui assaillent la receveuse, Claire Méjan âgée de cinquante et un ans, médicalement assignée au repos absolu dans un petit appartement à deux pas de la Pitié Salpêtrière, quand son attente prend soudainement fin, relayée par la crainte des risques de l’intervention, du rejet du greffon provenant d’autrui.

    réparer les vivants maylis

    Réparer les vivants raconte vingt quatre heures de la vie des intervenants dans une greffe cardiaque; un espace temps donné qui au gré du paysage changeant des émotions de chacun va soudain s’accélérer, se ralentir, se dilater ou se rétracter comme un cœur qui bat, dans une aventure entièrement gouvernée par l’empathie. Pareille à la vague qui roule puis s’étale en se ramifiant sur le sable, l’écriture nous emporte de ses battements syncopés pour dire la passion amoureuse, nous tient en haleine de son entêtement à affiner la matière, d’oppressantes angoisses ou de bouleversants souvenirs, charriant une puissance naturelle à la hauteur d’un sujet bouillonnant, porteur d’affects passés au scanner dans ce roman majeur révélant finalement un pan méconnu du champ social.

     

     

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  6. La saison de l’ombre

    janvier 5, 2014 by Jacques Deruelle

    la saison couverture
    L’histoire enseignée dans les écoles de la République a souvent été outrageante pour les dominés, les exploités et les exclus de la «civilisation», ce mot valise qui masqua tant d’abominations. La colonisation des pays d’Afrique s’est accomplie au nom des droits et des devoirs des races supérieures sur les races inférieures (sic) selon les propos lénifiants de Jules Ferry repris par Léon Blum, reflétant la dialectique de l’idéologie dominante. Les vérités officielles s’écrivent à Paris selon une vision ethnocentrique qui trop souvent a fait fi des drames sociaux vécus dans les territoires administrés. L’esclavage prospéra dans les colonies jusqu’à la fin du dix neuvième siècle sous le primat toujours à l’œuvre des besoins économiques au nom desquels l’intolérable est très souvent toléré. Il fallut l’audace de quelques chercheurs pour exercer les rappels nécessaires à la conscience des pratiques à nos portes, dans nos ports marchands de Bordeaux, Nantes, La Rochelle ou de Dunkerque acteurs pleins et entiers de la traite négrière. La littérature donne accès à des voix que les dogmes négligent, rarement disposés à l’inventaire critique stigmatisant. La saison de l’ombre de Léonora Miano manifeste le chant douloureux des populations victimes de la perte d’un proche raflé au cœur des terres de l’Afrique équatoriale.

    Le jour du grand incendie inexpliqué du village Mulungo, douze hommes se sont mystérieusement volatilisés: afin de ne pas corrompre la quiétude du clan, les femmes des disparus sont isolées dans une grande case. Les anciens se perdent en vains palabres incriminant l’énergie néfaste des proches, une forfaiture, la discorde s’installe entre partisans d’une ordalie purificatrice et ceux décidés à interroger la tribu Bwele voisine. Eyabe, une femme courageuse, partira seule à la recherche des disparus, portée par l’ardent besoin de résoudre l’énigme.

    Après une première partie presque ethnographique qui souligne la primauté du mysticisme et des traditions dans un lieu replié sur lui-même, le lecteur découvre sous le regard «débordant de détresse» d’une héroïne confrontée au réel, la ville côtière peuplée d’hommes «aux pieds de poules», ces étrangers venus de l’autre côté des vastes eaux pour capturer des esclaves Mulungo avec l’aide des Bwele pourvoyeurs de prisonniers en échange d’objets nouveaux, d’armes cracheuses de feu, d’alcool écartant ainsi d’eux-mêmes la pression de ce commerce de l’humain! Léonora Miano brosse le récit envoûtant d’un monde en voie d’anéantissement, celui de l’Afrique ancestrale gangrenée par l’Occident. La femme survivante d’une tribu éteinte pleurera ses morts forte du «legs précieux des ancêtres: l’obligation d’inventer pour survivre». Une culture des profondeurs portée par une auteure qui témoigne dans ce sombre roman très stylisé, de la mémoire des victimes oubliées de l’histoire.  Un jalon contribuant à l’édification d’une conscience universelle des travers et de l’utopie du concept de développement fondé sur la marchandisation du monde.

    la saison portrait

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  7. Kinderzimmer

    décembre 28, 2013 by Jacques Deruelle

    kinderzimmer affiche

     

    Pour Michelle qui m’a conseillé ce sublime roman.

    Comment traduire à travers l’écriture l’horreur de l’univers concentrationnaire nazi et amener le lecteur au plus près de la réalité vécue sans trahir la mémoire des victimes des camps d’extermination, sans rien masquer des méfaits des bourreaux? Primo Levy dans son récit autobiographique «si c’était un homme» témoigna de son expérience à Auschwitz sans pathos, en clinicien méticuleux laissant au lecteur le soin de porter son jugement. Robert Anselme fit de même dans son livre «l’espèce humaine» qui montre le processus de déshumanisation à l’œuvre dans les camps. En s’appuyant sur la mémoire des rescapées, «Kinderzimmer» de Valentine Goby relate au présent, la chronologie de l’épreuve traversée par une jeune prisonnière politique enceinte à son arrivée à Ravensbrück.

    Comprendre rapidement la langue du camp qui mêle l’Allemand, le Russe, le Polonais, le Tchèque et le Français des prisonnières, pour tenter de survivre dans cet enfer d’injonctions et de violence, trouver dans l’immense bloc une paillasse à partager à deux ou trois et garder toujours sur soi ses maigres affaires pour éviter les vols, connaître à jamais la faim nourrie d’uniques soupes claires, subir à trois heure trente chaque matin l’interminable appel immobile à peine vêtue sous un froid glacial, endurer la brutalité des sanctions, la bastonnade à la discrétion des gardiennes, la balle dans la nuque pour les plus faibles sélectionnés dans les rangs, souffrir de la dysenterie de la tuberculose ou de maladies graves au risque de finir empoisonné au Revier, le baraquement médical, l’héroïne découvre toute la panoplie des horreurs d’un camp d’extermination de quarante mille détenues dont une frange survit en tant que main-d’œuvre asservie à la production de guerre.

    Taire impérativement la vie qu’on porte en soi jusqu’à l’accouchement: Mila Langlois la jeune femme enceinte d’un blessé anglais membre de son réseau découvre fin 44, la chambre des enfants dévolue au contrôle des naissances. Quarante nouveaux nés alignés sur un châlit nourris quatre fois par jour par les mères à la mamelle jusqu’à l’assèchement et qui meurent dans les trois mois faute de soins, de couches, de biberons, de lait malgré la solidarité des prisonnières et le dévouement désespéré de Sabine pédiatre affectée à la kinderzimmer et qui fabrique les tétines avec des gants de caoutchouc pour retarder l’inévitable décès dû à la dénutrition, au froid, aux diarrhées, aux morsures de rats.

    Valentine Goby nous livre un grand roman d’une maternité plongée au cœur même d’un univers inhumain et monstrueux où se débat une jeune mère inexpérimentée et candide, trouvant dans les ressorts de l’entraide les moyens de subsister contre toute logique dans un présent toujours précaire et illusoire. Enfermé dans ses pauvres chiffons, le bébé incarne la folle résistance individuelle à l’oppression collective. Sa survie résonnerait comme une victoire inespérée sur la barbarie. Porter le témoignage de cette épreuve extrême, insensée, vécue à la Kinderzimmer par Marie José Chombart de Lauwe résistante exemplaire évoquée dans le roman constitue un admirable défi: exprimer l’ineffable réalité d’une idéologie de la sélection pour combattre les méfaits des résurgences toujours vivaces au Vingt et unième siècle!

    kinderzimmer

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  8. Pas de printemps pour Marnie

    décembre 19, 2013 by Jacques Deruelle

    pas de printemps littérature

    Popularisé au cinéma par Alfred Hitchcock, Pas de printemps pour Marnie publié en 1962 par le romancier Anglais Winston Graham, offre un modèle d’intrigue psychologique, un courant alors novateur de la littérature policière. Pour vider d’une Ville à l’autre le coffre de ses employeurs, une jeune femme Marnie Helmer s’attribue des identités multiples et dissociées, Mollie Jeffrey, Peggy Nicholson ou Marie Taylor dont elle se débarrasse au physique comme au mental, son larcin accompli en changeant de coiffure de robe et d’appartement. Marnie la secrète se ressource d’un bain purificateur et n’aime rien que de chevaucher sa jument Forio.

    La narratrice va rituellement voir ensuite sa mère, une dame âgée qui vit avec son ancienne voisine et le confort de la gynécée est assuré par le produit des vols via la générosité d’un patron imaginaire. Marnie se conçoit comme la prunelle des yeux maternels avec le poids inexpliqué d’une réserve, expression peut-être d’une austère religiosité. Pour la vieille  dame en effet, la vie des saints tient lieu de référentiel et la relation masculine est considérée comme impie. «Le mariage ma fille, n’y pense pas, ce qui se passe sous les draps ne fait pas rire!»

    La jeune comptable au passé mystérieux a dû s’éterniser un peu trop pour détourner la paie des employés de chez Rutland et, courtisée par l’administrateur principal Mark avec qui elle a partagé quelques sorties platoniques, la fugitive, perdue par sa passion des chevaux est retrouvée. Pour échapper à la police Marnie est contrainte d’épouser son admirateur profondément douché mais amoureux encore et disposé à la confiance.

    Le mariage se révèle être un fiasco faute de relations sexuelles consenties par l’héroïne pour qui  femmes et hommes s’y dégradent tels des chiennes et des porcs, l’image de l’amour pur s’incarnant dans des images idéales et infantiles, une mère chatte transportant ses petits, des bras amicaux . La séance hebdomadaire concédée chez le psychiatre (un homme!) chargé par Mark de dénouer le blocage ne changera rien. Marnie protège son identité des coups de sonde du thérapeute en simulant, toujours insincère ou en s’emportant face aux questions centrales comme l’idée d’avoir des enfants avec une piqûre. Mark est en passe d’échouer dans l’orgueilleuse tentative de délivrer l’épouse de ses chaînes mentales… contre son gré!

    Marnie lui dissimule même ses parties de poker du samedi soir entourée d’hommes d’affaires, à la table du cousin Terry un actionnaire minoritaire de la Firme Rutland, jaloux et retors. Elle gagne souvent, se révélant fin stratège, capable de calculer ses coups, maîtresse de ses émotions mais pas toujours apte à sentir le vent tourner, trop imbue de son intelligence.

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    Lors d’une soirée mondaine, reconnue par un invité fraîchement grugé , Marnie parvient à donner le change avec l’aide de Mark mais songe à fuir son mari, son thérapeute, son détracteur, la police et la prison en perspective.

    Avant de partir pour la France l’ultime visite de la jeune femme à sa mère tourne court et la découverte d’une ancienne coupure de presse conservée dans un sac à main révèle un secret brûlant de son enfance, un pan monstrueux de la généalogie familiale qui fait exploser d’un coup son univers de faux semblants.

    Pas de printemps pour Marnie dresse le portrait d’une victime d’une névrose d’identification à une mère elle même porteuse d’une histoire violente. L’amour des chevaux apparaît comme un substitut au manque de figure paternelle dont l’héroïne a été tragiquement sevrée. Ses dons pour les mathématiques et les sciences entrevus dans l’adolescence sont dévoyés au profit de stratégies visant à détrousser l’employeur pour offrir à la mère un rempart fantasmé contre la misère. La voleuse n’a pas d’états d’âme. Sa personnalité s’est édifiée en doublures successives,  abolissant tout sentiment pour demeurer fidèle au précepte maternel de primauté de la virginité et pour satisfaire aux besoins matériels. La sainte horreur des hommes se traduit chez Marnie par le plaisir de les voler et d’assurer sur eux la suprématie de son intellect. L’addiction au pocker renouvelle aussi la fidélité symbolique à la mère par le truchement de l’intérêt voué au porte monnaie relié à ce jeu.

    Comment déjouer le masque d’une mère façonné pour enterrer d’épouvantables tourments, l’imposition contre nature de la chasteté et ses interdits apparaissant dans l’éducation maternelle comme l’expression d’une pathologie mentale destinée à effacer toute trace mnésique d’un passé sordide clivant trop douloureusement la conscience! Winston Graham montre l’extrême difficulté à l’extraction d’une névrose qui oblige à une révision déchirante de la personnalité.

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    L’auteur se révèle expert au décryptage du labyrinthe mental de son héroïne et montre les ravages du conditionnement parental quand il sclérose les fondements de l’instinct et le libre choix de la conscience. Creuser l’histoire familiale est alors une ardente nécessité pour éclairer la sortie de cette prison mentale.  De cette manière, chacun est apte à purifier l’âme de ses travers. Il revient à Marnie de vivre humainement en commençant par affronter ses peurs et, au lieu de le fuir, son passé de cleptomane.

     

     

     

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  9. Faillir être flingué

    novembre 23, 2013 by Jacques Deruelle

    faillir etre flingué

    Suivant la trace de Pierre Pelot qui offrit aux jeunes lecteurs des années soixante le portrait d’un héros déceptif, cow-boy métissé, Dylan Stark ( la horde aux abois, la couleur de Dieu…) éloigné de l’imagerie stéréotypée des Westerns, Céline Minard s’attelle dans son dernier roman «faillir être flingué» à l’histoire de la conquête de l’Ouest américain par quelques pionniers déterminés dans leur quête d’un nouveau départ et assumant courageusement, la précarité de leur destin.

    Un attelage de bœufs, lent mais puissant emmène deux frères, Brad et Jeffrey et leur mère mourante, hurlant sa douleur au fond du chariot, à travers la vaste plaine, vers la terre promise, avec Josh, le fils du premier, galopant en éclaireur pour fuir la mort inéluctable de la seule femme qu’il a connu et aimé. Ramassée au pied d’un grand pin, une fillette solitaire, Xiao Niù connaît les gestes qui apaisent la souffrance.

    Gifford coupable du génocide involontaire d’un campement Sioux, maintenu en vie par l’ombre protectrice d’une vieille indienne, Eau-qui-court-sur-la-plaine, chamane respectée de toutes les tribus, se dépouille en traversant à pied l’immense prairie, de son passé de médecin trompé par la science, collectionnant les plumes d’oiseaux à chaque pas vers sa renaissance.

    Toujours droit dans ses bottes, le trappeur Bird Boisverd, qui dans un bosquet s’est fait voler son cheval, son matériel et son sac d’or, capture une monture indienne en déshérence, bien décidé à se venger.

    Elie Coulter, escorte de la diligence attaquée par la bande de Quibble promet à Arcadia, élégante dame lésée, de récupérer l’attribut de son instrument de musique, un archet, volé par le meneur et avec panache y parvient, en perdant son cheval dans l’aventure, troqué contre une monture opportunément trouvée dans un bosquet.

    Mais un fugitif dur à cuire, Zébulon s’invite à la marmite de son feu de camp et propose au lieu de faire parler la poudre, de jouer aux dés le cheval contre ses deux sacoches bien garnies puis disparaît, en vainqueur, avec la monture.

    La nature est un vaste domaine, menaçant et protecteur à la fois à l’image exacte des balbutiements de la civilisation. A la terminaison des errances individuelles, la Ville en gestation, aux fonctions encore précaires sous les tentes et les cabanes, autour du seul point d’ancrage, le bar à filles, va cristalliser les rêves et le potentiel de chacun.

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    La désinvolture apparente du titre masque une aptitude réelle à faire entrer dans le champ littéraire les bouleversements survenus dans l’Ouest américain, un espace de confrontation mais aussi d’échange entre les pionniers et les indiens. L’esprit des voyageurs est fait d’endurance et d’un goût inné pour la vie rude en plein air. Les personnages féminins du roman sont dotés du même sang froid, des mêmes capacités d’initiatives à l’origine de la fondation des activités urbaines. Les premiers migrants chinois, minorité d’abord victime de violence, imposent ici leur savoir faire. Autre trait passionnant du récit de Céline Minard, la trame des premières amours empreinte d’un métissage source de richesse partagée. La conquête de l’Ouest ressemble à une page blanche où s’impriment le courage et la créativité des individus, artisans, éleveurs, commerçants ou artistes, constitutifs d’une mythologie des origines puissamment recrée par l’auteure.

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  10. Colline

    octobre 27, 2013 by Jacques Deruelle

    Colline livre

    Dans l’isolement physique et mental d’un minuscule hameau à flanc de coteau en Haute Provence, il y a près d’un siècle, le paysan de Colline, premier sombre récit de Jean Giono, en proie à l’infortune grandissante est aussitôt gagné par la malveillance. L’environnement perçu comme une effroyable menace réveille en lui les peurs irrationnelles et pathologiques et les actes les plus fous des anciennes superstitions.

    La source qui alimente ce «débris de hameau» se tarit soudain, Marie, la fille d’Arbaud tombe ensuite malade, puis un incendie ravage les pins, menace les cultures et les maisons: les hommes qui menaient alors une vie « simple » ponctuée de coups à boire après la suée, recherchent la cause et le remède au malheur, incriminant un proche, Janet le vieux beau père de Gondran, qui n’en finit pas d’agonir le clan en agonisant sur sa paillasse. Propos délirants d’un mourant alcoolique et haineux, visité par le chat noir et qui mobilise les secrets de la terre pour mener le village à sa perte. En conclusion de ce noir constat, tous s’accordent à hâter le trépas du vieux sorcier pour se délivrer du sortilège… d’une brève manchette sous la nuque ou le coup du lapin.

    Cilline auteur

    Giono dresse le rude portrait d’une poignée de paysans résolument à l’écart de la Ville et de ses mauvais vents, hostiles à la science du médecin et étrangers aux civilités et à l’empathie. La perception du monde qui souffle et se meut alentour est purement manichéenne et la terre avant tout, objet de prédation. Le contexte d’anomie aux résonances médiévales terriblement dépeint par l’auteur n’a peut-être pas perdu toute réalité dans la ruralité d’aujourd’hui tant apparaissent vivaces encore, parfois, au détour de rustiques chaumières, d’obscures croyances irraisonnées notamment dans le domaine mystérieux et glacé de la relation à la mort. Face aux morsures du sort, l’inculture ravive toujours l’explication surnaturelle et archaïque.

     

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